Perlimpinpin
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ENTRE LES LIGNES
La nouvelle Constitution genevoise a été acceptée. Il paraît qu’il faut s’en féliciter. D’abord, cela nous sauve du ridicule, comme le soutenait le Temps de lundi dernier: «Un rejet aurait été vu, dans le reste de la Suisse, comme une Genferei de plus». Ensuite, cela prouve que Genève avance: le nouveau texte «ancre Genève dans le XXIe siècle» – soutient le PDC, qui s’y connaît en avant-gardisme. Honneur et modernisme: hip hip hip hourra!
Je ne suis pas consterné. Mais même en fumant de la drogue, j’aurais du mal à m’exalter. Certes, une Constitution est chose d’importance. Elle structure le cadre dans lequel vont s’inscrire la course au pouvoir et les batailles idéologiques. Elle organise les frontières et les ressorts de l’autorité légitime. Elle protège les citoyens. Depuis John Locke au moins, la tradition libérale nous donne toutes les raisons de prendre au sérieux cette «charte fondamentale» de la coopération sociale. Pour se prémunir contre les abus de pouvoir et les guerres de religion, la sagesse de nos ancêtres a inventé trois techniques qui nous ont assez bien servis: la séparation des pouvoirs et son système de poids et contrepoids, la neutralité de l’Etat dans les affaires religieuses, une liste de droits individuels posant des bornes inflexibles à ce que l’Etat peut faire dans la poursuite de ses objectifs. Ces trois astuces sont liées à l’existence d’une Constitution. C’est elle qui, en organisant les ressorts de l’autorité, sépare et contrebalance les pouvoirs – de telle sorte par exemple que l’exécutif travaille toujours sous le regard sourcilleux du législatif. Elle qui grave dans le marbre les droits fondamentaux que les lois ordinaires devront respecter. Elle qui instaure la neutralité de l’Etat en excluant de sa sphère d’action légitime les questions religieuses et métaphysiques. Alors en effet, on ne badine pas avec une Constitution.
Mais pourquoi fallait-il en changer? On a beaucoup entendu qu’elle était vieille. C’est la preuve qu’elle a bien fonctionné, et que sa souplesse a permis de l’amender quand c’était nécessaire. En outre, bien des vieilleries méritent de durer: l’idéal démocratique, l’abolition de l’esclavage ou cette manière compliquée de juger les criminels sur la base d’un procès contradictoire où la défense peut faire entendre sa voix. L’ancienneté n’est pas un défaut intrinsèque –sauf si l’on croit à un «jeunisme institutionnel» dont le nom seul trahit l’abyssale ineptie.
On a beaucoup entendu aussi que les autres cantons, eux, avaient rénové leur Constitution. En guise d’argument, on nous propose un concours d’élégance: mon voisin s’étant offert le nouvel iPhone 5, je ne peux garder mon iPhone 3. Ce dernier marche bien, mais j’aurais l’air d’un con. Si la majorité de nos politiciens réfléchissent ainsi, j’ai peur qu’il nous faille bien plus qu’une Constitution flambant neuve pour éviter les catastrophes. Et il faudrait conclure qu’au lieu d’une rénovation nécessaire de notre charte fondamentale, nous nous sommes offert un gadget.
On a également entendu un raisonnement comptable: la Constituante ayant coûté 15 millions, il serait déplorable d’en jeter l’œuvre à la poubelle. Et on rencontre là une forme d’irrationalité économique mise en vedette par la théorie des sunk costs – les coûts irrécupérables. Vous avez payé 20 francs une place de cinéma. Il s’avère dès la première minute du film que c’est un navet intersidéral. L’ennui et la nausée vous envahissent. Faut-il rester jusqu’à la fin? «Bien sûr, je ne veux pas perdre mes 20 francs!» Mais ces derniers sont irrécupérables – ils ne retourneront pas dans votre poche. En restant dans la salle, vous vous infligez donc un désagrément plus important qu’en sortant: 20 francs en moins quoi que vous fassiez, et 20 points d’ennui en plus. Si vous sortez, votre désagrément sera limité aux 20 francs perdus de toute façon. Rester, c’est du masochisme. Accepter la nouvelle Constitution au nom de ses coûts perdus, si elle est mauvaise, c’est également du masochisme.
Mais est-on sûr qu’elle est mauvaise? Non. Est-on sûr alors qu’elle est bonne? Non plus. Chacun voyant midi à sa porte, chaque groupe d’intérêt s’est fait sa petite idée sectorielle. Les ennemis de la chasse pensent qu’elle est mauvaise. Les activistes LGBT pensent qu’elle est bonne. Moi-même je pense qu’elle est mauvaise, car elle ne dit rien sur mon nombril. Et mon chat pense qu’elle est bonne, puisqu’elle n’interdit pas de se lécher les fesses. Aucun progrès retentissant, aucune régression évidente. Bref: avec ou sans nouvelle Constitution, business as usual.
Finalement, le feuilleton constitutionnel ne pose qu’une question stimulante: où les socialistes sont-ils allés chercher l’idée que, en période de backlash poujadiste généralisé et de mort cérébrale de la gauche, rénover la Constitution offrait la moindre promesse de progrès significatif?
* Philosophe, auteur du Dilemme du soldat. Guerre juste et prohibition du meurtre et de Gare au gorille. Plaidoyer pour l’Etat de droit.






Merci pour votre article,
Merci pour votre article, comme d'habitude plutôt éclairé - surtout sur une problèmatique aussi sensible sur laquelle j'espérais bien vous lire.
Si je partage votre point de vue dans l'essentiel, j'ajouterai un petit commentaire:
Oui, il était nécessaire de réviser la constitution, pas par effet de mode (moi je suis plutôt linux que mac, similaire à windaube), mais parce qu'elle était franchement illisible. Avec des amis, on s'est amusé peu avant le vote (on cherchait à les convaincre de voter non, visiblement sans succès) à compulser les nouveaux et les anciens articles. Dans l'ancienne constitution, les rajouts et correctifs avaient rendu certains article abscons (au niveau du français), voir p.ex. ceux sur la santé.
Toutefois et certes, la lisibilité apparente de la nouvelle constitution est trompeuse (voir l'article sur l'énergie, il faut être informé par contratom pour savoir qu'on a une régression et pas une avancée, et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres).
Ainsi je dirais surtout qu'il fallait sans doute la changer, cette Constitution, mais que ce n'était peut-être pas le moment, vu le "Geistvolk" du moment, où l'Etat s'apparente de plus en plus à une entreprise, y compris pour des personnes se situant à gauche de l'échiquier politique.
En témoignent des barbarismes comme le terme d'"efficience" qui y apparaît: moi, je ne veux pas d'une Constitution qui entérine les barbarismes!
On a attendu pas mal de temps, pourquoi on n'aurait pas attendu encore un peu... 2068 par exemple?
Bonne journée