Mercredi, 19 juin 2013

T’es con, Gaston

MARDI 16 OCTOBRE 2012

L’IMPOLIGRAPHE

Je ne t’ai rencontré qu’une seule fois1. Je ne puis dire que je te connaissais. Pourtant, je t’ai beaucoup lu, et entendu. Tu es même passé à la télévision, dans, je crois, un Plan fixe d’une heure qui t’était consacré, et puis dans quelques autres de ces bribes d’intelligence qui arrivaient à se glisser dans les tubes cathodiques, et ont de plus en plus de peine à le faire dans les tableaux lumineux qui leur ont succédé.
Ta voix va nous manquer et ça ne te ressemble pas, de nous fausser compagnie comme cela, sans nous avoir engueulé au moins une dernière fois. Il nous restera tes textes, bien sûr, comme il nous reste ceux de tel autre dont la voix, si dissemblable à la tienne, me semble pourtant avoir dit des choses bien ressemblantes, et à la même force: Nicolas Bouvier, par exemple. Ou Georges Haldas, quand il ne bondieusait pas. Mais ce ne sont que des textes, et même si tu y avais mis ta vie, ils ne sont pas la vie, juste un peu de la tienne, celle d’un «fils du peuple», mais non comme le Thorez statufié des années cinquante (ces années où tu étais militant du POP), plutôt comme un Camus qui aurait troqué Tipaza contre le Lac de Joux, restant sur chacune de ces rives l’Homme Révolté.
Tu écrivais, il y a plus de quarante ans, dans un quotidien libéral vaudois: «Pêcheur, je ne jette pas ma ligne dans chaque ruisseau de la terre. Amant, je ne caresse pas toutes les femmes qui hantent mes jours ou mes nuits. Socialiste utopique, je n’abattrai point davantage les tyrans que j’exècre. Je ne coucherais aucun mot sur le papier, si j’assouvissais une faim d’absolu tournant à la boulimie. J’écris pour la tromper. Oui. Mais aussi pour m’encourager à vivre plus fort. Et afin que tel qui m’aime se persuade que ses désirs sont les miens»...
Les miens le sont. Mais tout de même, Gaston, t’es con de te barrer comme ça: des grandes gueules, des grands styles, des grandes colères comme les tiennes, on en a plus que jamais besoin. On a besoin de tracts à l’imparfait du subjonctif. On a besoin d’engueulades fraternelles et désintéressées. On a besoin d’espérances déraisonnables. On a besoin de politiques sachant écrire et d’écrivains sachant s’engager. On a besoin d’hommes et de femmes venus de tout en bas pour nous dire qu’on s’emmerde tout en haut.
Gaston, t’es con, 86ans, c’est trop tôt pour partir en emportant avec toi tout ce qui nous manque: la superbe indépendance, le chatoiement des mots, la clairvoyance des racines et de l’instinct de classe, et ce don de parler haut et fort là où il convient de murmurer ou de se taire.

 

 

* Conseiller municipal plus ou moins socialiste en Ville de Genève.
1 Pascal Holenweg rend hommage à l’écrivain romand et militant de gauche Gaston Cherpillod, décédé à 86 ans le 10 octobre dernier, ndlr.

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