Jeudi, 23 mai 2013

La vie nocturne a trouvé ses émissaires

LUNDI 15 OCTOBRE 2012

GENÈVE • Le Grand Conseil de la nuit, qui fédère des acteurs très divers, fête sa première année d’existence. Bilan avec sa présidente, Marie-Avril Berthet.

Il y a un an, le Grand Conseil de la nuit voyait le jour. Inspirée du maire de la nuit d’Amsterdam, cette instance inédite – qui fédère cafetiers-restaurateurs, boîtes de nuit, salles de spectacles, lieux alternatifs, chercheurs – a été créée sur la base d’un constat: la vie nocturne genevoise traverse une crise sans précédent, qui va bien au-delà de la pénurie de lieux mise en exergue lors des manifestations de noctambules à l’automne 2010. Après une année d’activité, que retenir de l’expérience de ce parlement atypique? Quelles perspectives pour l’avenir? Marie-Avril Berthet, sa présidente, également géographe et DJ, répond aux questions du Courrier.

Quel bilan tirez-vous de cette année d’existence?
Marie-Avril Berthet: Il est positif à plusieurs égards. Le Grand Conseil de la nuit a permis de regrouper des gens dont l’activité est la même mais qui ne se rencontraient jamais. Nous avons pu faire émerger des problématiques communes à des acteurs aussi divers que l’Usine et la
Société des cafetiers. Cela nous a donné un vrai poids et nous a ouvert des portes auprès des autorités.

Etes-vous réellement écoutés?
Il est encore trop tôt pour savoir si notre travail portera ses fruits. Mais nous sommes en tout cas un interlocuteur entendu, ce qui nous a par exemple conduits à participer à la refonte en cours des lois qui régissent la vie nocturne, la Loi sur la restauration, le débit de boissons et l’hébergement ou la Loi sur les divertissements. Cette refonte devrait aboutir l’année prochaine. Nous avons fait part de nos expériences et soumis de nombreuses propositions. L’enjeu est de taille car ces réglementations obsolètes sont au cœur des problèmes des établissements.

Quelles sont précisément vos revendications?
La loi actuelle, qui date des années 1930, considère la vie nocturne comme un problème, une nuisance, qu’il faut atténuer au maximum. Nous voulons à l’inverse qu’elle soit reconnue comme un besoin, dont les apports sociaux, économiques ou culturels sont nombreux. On oublie que la vie nocturne représente plus de quinze mille emplois à Genève!
Le cadre légal est aussi très complexe et se base sur des schémas de sorties anachroniques, qui ne correspondent plus aux pratiques. Cela se traduit par une multitude de licences propres à chaque activité. Au contraire, dans les villes qui bougent, on peut danser dans un bar, manger dans un club ou voir un film dans la cave d’un restaurant. A Genève, organiser un concert dans un bistrot est quasi impossible...

Depuis un an, la situation de la nuit genevoise a-t-elle changé?
Les choses bougent au niveau de la prise de conscience. Les politiques commencent à être sensibilisés à la question. Mais dans le concret, il y a peu d’évolution. Les établissements étouffent sous les contraintes – normes de sécurité, horaires d’ouverture –, dont l’application évolue au gré des responsables en place. Il y a un côté arbitraire désespérant. La vie nocturne est toujours criminalisée.
A certains égards, la situation a même empiré, notamment dans le lien avec les habitants. Pour la première fois cette année, le riverain d’une boîte de nuit a tiré sur un noctambule (devant le Petit Palace, en vieille-ville, ndlr). On n’avait jamais vu ça!

Comment expliquer ces tensions grandissantes?
La vie nocturne est un révélateur. Elle n’est pas nouvelle, ni plus dangereuse ou bruyante qu’auparavant. Mais la ville évolue. Dans certains quartiers, dont la gentrification est bien entamée, des lieux qui existent depuis vingt ou trente ans, comme le Chat Noir à Carouge, cristallisent désormais des conflits.

Qu’en est-il de la pénurie de lieux?
Il y a un décalage entre le nombre de lieux nocturnes, qui n’a jamais été aussi élevé, et la perception d’une pénurie. La législation très stricte provoque une grande standardisation. Les lieux existent, mais il n’est plus possible d’y faire grand-chose. Le manque d’établissements bon marché fait aussi qu’une partie des jeunes n’ont nulle part où aller.
Quant aux lieux alternatifs, le vide est manifeste et la pression s’est accrue sur les lieux restants. Par la hausse de fréquentation, mais aussi par le fait qu’ils s’institutionnalisent. Aujourd’hui, il est très difficile de gérer un lieu alternatif sans le concours de l’Etat. Leurs responsables sont devenus des administrateurs culturels. Ils se battent avec les mêmes réglementations que les autres, doivent livrer des rapports d’activité annuels... Ce n’est plus du tout le même exercice.

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