Robert Cramer, un Vert dans l’orange
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MIGROS • Le conseiller aux Etats ne veut pas s’exprimer sur son entrée au conseil d’administration de Migros-Genève. Pourra-t-il y faire valoir sa sensibilité écologiste?
«Avoir, si j’ose dire, un Vert dans le fruit, était intéressant pour Migros.» En commentant ainsi dans Le Matin Dimanche la venue de Robert Cramer au conseil d’administration de Migros-Genève, son directeur Guy Vibourel admettait-il que son entreprise était loin du compte en matière de développement durable? L’ancien conseiller d’Etat en charge de l’Aménagement et de l’Agriculture (et actuel sénateur à Berne) «apportera beaucoup» à la coopérative, «avec son réseau, ses relations avec le monde paysan, ses réflexions sur le développement durable», précisait en tout cas Guy Vibourel. De par sa connaissance du territoire et des acteurs économiques, M. Cramer sera un atout dans la mesure où Migros Genève est aussi au cœur de nombreux projets d’urbanisation comme la Chapelle Les Sciers, le quartier de la gare de Chêne-Bourg et le PAV, précise la coopérative au Courrier.
Qu’est-ce qui, de son côté, a motivé Robert Cramer? Quelle marge de manœuvre aura-t-il? Sera-t-il une simple «caution verte» ou pourra-t-il réellement influer sur les questions de souveraineté alimentaire et de développement durable? Y a-t-il un conflit d’intérêts entre cette fonction et sa qualité d’ancien conseiller d’Etat?
Silence radio
Robert Cramer n’a pas donné suite à notre demande d’interview. Il juge le timing inadéquat, refusant de répondre sous la pression d’une «campagne de dénigrement» du MCG. Car c’est effectivement le Mouvement citoyens genevois qui a révélé la toute nouvelle fonction exercée par M. Cramer. Pour le parti, la ministre de tutelle des TPG Michèle Künzler a été prise «en flagrant délit de copinage et d’arrangement opaque», puisqu’elle faisait alors son possible pour placer Guy Vibourel à la présidence de cette régie publique. Une accusation fermement rejetée par ce dernier et Mme Künzler, qui ont pris à témoin le décalage chronologique. M. Cramer a été approché en 2009 par le président de la Migros Marian Stepczynski, la proposition officielle pour y siéger ayant été faite en 2011. En avril 2012, sa candidature a été approuvée par l’assemblée des cinquante-deux représentants des coopérateurs. Mais cette attaque, après celles contre la nationalité française de M. Vibourel, a été celle de trop. Elle a décidé ce dernier à jeter l’éponge.
«Je ne peux que me méfier des coïncidences chronologiques, or les deux nouvelles sont apparues simultanément», n’en démord pas le conseiller national MCG Mauro Poggia, pour qui c’est à Robert Cramer de démontrer qu’il n’y a pas eu «un prêté pour un rendu».
Combien gagne-t-il?
Sur le fond, il ne voit pas d’inconvénient à ce que M. Cramer siège à la Migros, mais là encore, il déplore l’opacité autour du poste. «A Robert Cramer de clarifier: s’il va apporter à l’entreprise un éclairage propre à ses convictions, pourquoi pas. S’il y va juste pour arrondir ses fins de mois, c’est problématique. A lui de dire combien il va gagner.» Or ni M. Cramer ni la Migros ne nous ont répondu.
Mauro Poggia voit-il un risque de conflit d’intérêts, dans la mesure où l’ancien conseiller d’Etat détient un réseau et des informations stratégiques? «Tant qu’il fait profiter la Migros de son expérience personnelle, cela joue. Mais s’il profite de ses connexions à des postes clés pour faciliter les démarches de l’entreprise pour un projet X, ce n’est pas acceptable.»
«Je ne vois pas de problème. Il va respecter son secret de fonction», réagit Emilie Flamand, présidente des Verts genevois. Pourtant, quand le conseiller fédéral Moritz Leuenberger avait rejoint Implenia, cela avait créé la polémique. «Cette entreprise reçoit beaucoup de mandats de la Confédération. Migros, à ma connaissance, n’en reçoit pas de l’Etat de Genève.»
«Il est normal qu’il y ait une vie après le Conseil d’Etat. Le problème, c’est le manque de transparence, l’impression que Robert Cramer est entré à la Migros par la petite porte, répond pour sa part Pierre Vanek, de Solidarités. Il doit dire quelle est sa vision de cette coopérative en termes d’emplois, de développement durable, de développement de l’entreprise.» I
«La Migros est loin d’être exemplaire»
Deuxième employeur du canton, la Migros nous affirme travailler en faveur du développement durable «depuis des décennies, qu’il s’agisse notamment d’économiser, de récupérer ou de recycler énergies, matériaux et emballages, de promouvoir les produits de la région ou de soutenir divers projets de mobilité, dont le CEVA». Prix aux producteurs, fruits et légumes hors saison, marges bénéficiaires, employés sous pression: la Migros est loin d’être exemplaire, contestent ses détracteurs. Pour Valentina Hemmeler Maïga, secrétaire syndicale de l’organisation paysanne Uniterre, avoir un Vert dans le fruit constitue donc «une opportunité pour faire passer nos idées».
«C’est Robert Cramer qui, en 2001, a lancé la réflexion sur la souveraineté alimentaire en créant une commission extraparlementaire sur le sujet. Une Loi sur l’agriculture en a découlé en 2005 ainsi que le label Genève-Région-Terre-Avenir (GRTA) sur les produits locaux.» Au parlement fédéral, il s’est aussi battu – en vain – pour durcir les règles d’importation de fruits et légumes bon marché produits dans des conditions sociales et environnementales douteuses. Or la Migros comme la Coop continuent de proposer des tomates en hiver et des fraises pour Pâques, au désespoir des écologistes.
A deux reprises également, le conseiller aux Etats a signé le Pacte pour la souveraineté alimentaire qu’Uniterre soumet aux candidats avant les élections fédérales. Ce texte stipule notamment que les paysans «doivent pouvoir retirer un revenu juste de cette activité».
A entendre Mme Hemmeler Maïga, c’est peu dire que Robert Cramer n’entre pas en terrain conquis. Car le duopole Migros-Coop affiche les marges entre prix de revient et à la vente parmi les plus grandes d’Europe. «Les prix aux producteurs n’ont cessé de baisser tandis que, pour le consommateur, certains produits ont augmenté. Et comme la Migros détient plusieurs entreprises de transformation, elle peut se sucrer au passage en toute opacité. Elle décide des prix
et exerce une pression importante sur les producteurs, pour qui il est très dur de négocier.»
Qu’y pourra Robert Cramer? «Attendons de voir», répond Mme Hemmeler Maïga. Uniterre pourrait toutefois le solliciter pour qu’il relance la réflexion sur le lait GRTA que seul Manor, parmi les grands distributeurs, commercialise. Un combat exemplaire: «Ce lait est payé 1 franc le litre au producteur, contre 50 centimes en général, 60 à la Migros. C’est le seul lait payé à un prix décent pour les producteurs. Des consommateurs sont prêts à débourser davantage, mais la Migros ne veut pas concurrencer son propre lait. Car s’il présente un lait équitable, cela signifie que le sien ne l’est pas.»
Joël Varone, secrétaire syndical à Unia, estime lui aussi qu’il faudra juger sur pièce. «Ce n’est jamais une mauvaise nouvelle d’avoir des gens de sensibilité de gauche dans un conseil d’administration, à lui de montrer qu’il sera du côté des salariés.» Mais le syndicaliste se fait peu d’illusions, il ne croit pas à une amélioration des conditions de travail chez Migros, qui, selon Unia, n’ont cessé de se dégrader (surcharge, flexibilité en hausse, stress...). Une accusation bien sûr contestée par la Migros (Le Courrier du 23 novembre 2011). RA





