John Waters assure le show
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LUFF Le festival de l’underground accueille la semaine prochaine à Lausanne le «Pape du trash» en personne, pour une rétro et un one man show. Interview avec le cinéaste américain, expert du mauvais goût érigé en art.
de fêter ses 10 ans en sa présence. C’est finalement en invité d’honneur de cette 11e édition, du 17 au 21 octobre, que sera reçu John Waters. Avec une mini-rétrospective, une carte blanche de quatre titres et son one man show This Filthy World en exclusivité helvétique.
Underground, l’auteur de Cry-Baby avec Johnny Depp (1990) ou de la comédie musicale Hairspray, objet d’un remake hollywoodien en 2007? A ses débuts dans les années 1960-1970, sans aucun doute. Quand celui que William Burroughs surnomma le «Pape du trash» filmait son actrice fétiche – le travesti Divine – se délectant d’une déjection canine dans Pink Flamingos... Un haut fait cinématographique resté dans les annales, mais qui ne saurait résumer l’œuvre jouissive du roi autoproclamé du mauvais goût.
En une quinzaine de courts et longs métrages, ce dandy décadent à l’œil brillant et à la fine moustache a créé un univers trashi-comique nourri de références des plus éclectiques, entre films d’exploitation et cinéma d’auteur, culture populaire et art contemporain: Kenneth Anger, Walt Disney, Andy Warhol, Russ Meyer, Hershell Gordon Lewis, mais aussi Bergman, Godard ou Pasolini. Des premières bandes déjantées tournées avec sa troupe des Dreamlanders à la comédie noire Serial Mom produite par une major (avec Kathleen Turner en mère de famille psychopathe), John Waters est resté fidèle à un cinéma peuplé de femmes fortes – dans les deux sens du terme – et de marginaux de tout poil, joyeusement graveleux et outrancier, où subversion rime avec perversion. Joint par téléphone à Baltimore, où il est né en 1946, John Waters s’avère comme à son habitude aussi enthousiaste que spirituel, et pas assagi pour un sou. Entretien.
Pourquoi avoir accepté l’invitation d’un petit festival helvétique comme le LUFF?
John Waters: La Suisse est le seul pays où j’aime les gens riches, parce qu’ils ont du goût. Je suis donc très curieux d’assister à un festival suisse qui met en avant le mauvais goût... Et puis j’ai toujours eu envie d’être le plus vieux des invités. Là c’est gagné, alors je suis tout excité!
Le LUFF vous rend hommage après Cannes et Deauville. Une telle reconnaissance, n’est-ce pas un peu embarrassant pour un cinéaste underground?
– Je suis toujours très surpris et flatté. Parce que d’autre part, je suis encore attaqué. Tant qu’on suscite ces deux réactions opposées, tout va bien! C’est comme pour la réception de mes films: je lis deux fois les bonnes critiques, une seule fois les mauvaises, et toutes finissent à la poubelle.
Et le fait que Pink Flamingos figure dans la collection permanente du Musée d’art moderne de New York?
– C’est très bien, mais ça ne m’a pas aidé au tribunal! Ce film m’a valu d’être condamné plusieurs fois pour «obscénité» aux Etats-Unis. Quand le MoMA en a acheté une copie, je me suis dit que ça jouerait en ma faveur. Hé bien le jury n’a pas du tout été impressionné... Si vous regardez Pink Flamingos en séance de minuit avec des cinéphiles, c’est une fête. Si vous le visionnez à 8h du matin dans une salle d’audience avec des jurés, c’est obscène.
Pourquoi n’avez-vous tourné que des comédies?
– C’est dans ce genre-là que je suis bon. L’humour est le meilleur moyen de faire entendre un point de vue. J’ai commencé à amuser les gens à l’école pour éviter de me faire tabasser!
Une manière aussi de ne pas mettre le spectateur trop mal à l’aise?
– Je ne pense pas que les spectateurs de mes films les trouvent dérangeants. Ils savent à quoi s’attendre. Hairspray semble d’ailleurs aujourd’hui très consensuel – cette comédie musicale est jouée dans presque tous les collèges américains. Si ce film a été subversif en 1988, il ne l’est plus.
Justement, que répondez-vous à ceux qui estiment que vous avez perdu votre mordant depuis Hairspray?
– Ont-ils vu mon dernier film? A Dirty Shame a été gratifié d’une interdiction aux moins de 17 ans1 par la commission de la MPAA (Motion Picture Association of America). Je suis revenu à la case départ! Tout cela est très paradoxal. La société a changé, et moi aussi. L’humour actuel traite de sujets qui étaient jugés très douteux quand je les abordais. Et il n’y a plus de limites à ce qu’on peut voir de nos jours à la télévision. En même temps, à 66 ans, je n’ai plus la rage de mes 16 ans. A cet âge-là, la colère vous rend incroyablement sexy, mais avec cinquante ans de plus, vous êtes juste un vieux con aigri! Personne n’a envie de se farcir un papy qui a la haine...
Pensez-vous avoir ouvert la voie à des jeunes réalisateurs francs-tireurs ou se réclamant de la culture queer?
– Je ne suis pas si prétentieux! Je constate par contre que mon public devient de plus en plus jeune. Des collégiens citent les dialogues de mes films, une fille a même tatoué sur sa jambe un extrait du script de Female Trouble. Cela dit, je vais toujours très souvent au cinéma. Je suis un grand fan de Gaspard Noé, Todd Solondz, François Ozon ou David Lynch. Des auteurs dont je me sens proche, qui font un cinéma un peu extrême. Ce n’est pas une question de génération: William Friedkin vient de réaliser à 76 ans Killer Joe, un film obscène qui me rappelle ceux de Russ Meyer (sortie romande le 17 octobre, ndlr).
On pourrait néanmoins considérer Bruce LaBruce comme l’un de vos héritiers...
– J’adore Bruce! Je lui ai parlé hier au téléphone... Mais Pedro Almodóvar reste à mes yeux le plus grand cinéaste contemporain, le plus constant, le plus surprenant et celui qui écrit le mieux pour les femmes.
Votre dernier film remonte à 2004. Auriez-vous jeté l’éponge?
– Non, c’est le dernier parce que personne ne m’a donné d’argent pour le suivant! Il s’appellera Fruitcake et ce sera une satire des films de Noël pour enfants. Mes longs métrages précédents ont coûté autour de 5 millions de dollars. Or aujourd’hui, s’il excède 1 million, le budget d’une production indépendante passe directement à 30 ou 100 millions... Mais je ne suis pas encore à la retraite! J’ai écrit un best-seller, Role Models, et je prépare un livre intitulé Carsick, sur une virée en autostop que j’ai faite en solitaire à travers les Etats-Unis. Je me mets aussi à la musique classique: en janvier, l’Orchestre symphonique de Baltimore joue Hairspray et j’interprèterai le narrateur sur scène.
Y a-t-il un acteur ou une actrice avec qui vous rêveriez de tourner?
– J’ai eu de la chance: jusqu’à présent, tous les comédiens que j’ai sollicités ont répondu oui. J’aimerais beaucoup diriger Meryl Streep. C’est la plus grande actrice américaine, j’irais la voir dans n’importe quel film. Elle n’a hélas jamais manifesté le désir de tourner pour moi... J’adore travailler avec Johnny Knoxville, qui tiendra un rôle de père de famille dans Fruitcake. Mais je ne peux pas encore faire le casting des enfants: d’ici que j’obtienne le budget, ils auront dix ans de plus!
D’où vous vient l’idée du one man show que vous allez interpréter à Lausanne?
– Je le joue en fait depuis quarante ans, sous une forme ou une autre. Au départ, c’était une performance où Divine, annoncée comme «la plus belle femme du monde», débarquait sur scène en jetant des poissons morts sur le public. Depuis, le spectacle a un peu évolué... Il en existe aujourd’hui seize variantes: underground, horrifique, artistique, et même une pour Noël. Je mettrai un peu de toutes dans la version lausannoise. Pour moi, c’est juste une façon de raconter des histoires.
Pourriez-vous nous dire quelques mots sur les quatre films qui composent votre carte blanche au LUFF?
– Ils sont tous assez hallucinants... Zoo de Robinson Devor est un documentaire de création incroyable, très sobre et sérieux, sur un fait divers authentique: aux Etats-Unis, un homme est mort d’une hémorragie interne après une partie de jambes en l’air avec un cheval! Quant à Abby de William Girdler, c’est une relecture de L’Exorciste par la blaxploitation. Le slogan de l’affiche proclame: «Abby n’a plus besoin d’un homme, le diable est son amant.» Il y aura aussi Fuego, où la fabuleuse Isabel Sarli joue une nymphomane. Cette bombe sexuelle argentine était la maîtresse du cinéaste Armando Bo, qui l’a fait tourner dans une vingtaine de films. J’ai encore retenu In A Glass Cage d’Agustí Villaronga, qui m’avait vraiment choqué en 1987 – autant que Salò de Pasolini à l’époque.
Quelle est la question qu’on vous pose le plus souvent en interview?
– Ça a changé au fil des ans. Au début: «Est-ce que Divine a vraiment mangé de la merde de chien dans Pink Flamingo?» Et depuis quelques années: «Est-il toujours possible de choquer?» Oui, mais ça n’a pas grand intérêt. Mieux vaut se demander si on peut encore surprendre, et comment? Quelle audace peut aujourd’hui rendre le public nerveux?
- 1. La classification NC-17, la plus restrictive aux Etats-Unis pour un film non pornographique, équivaut à une mort commerciale.
A voir aussi au LUFF...
Avant de revenir dans nos colonnes sur le festival et son affiche musicale, un bref aperçu du volet cinéma. Mieux vaut être prévenu: le LUFF fouille les bas-fonds du septième art à la recherche de cinéastes en marge – et pas qu’un peu. Compétitions et hommage à John Waters mis à part, la 11e cuvée met à l’honneur l’infréquentable Christoph Schlingensief, enfant terrible du Nouveau Cinéma allemand; le Sud-Africain Richard Stanley, esprit rebelle passé de la SF aux sciences occultes; ainsi que le Néerlandais Edwin Brienen, provocateur controversé brisant les tabous de notre époque si «politiquement correcte».
Le programme «Anarchy in Marxlands» propose par ailleurs des films de cinéastes confrontés à la censure dans les pays de l’ex-bloc communiste, parmi eux Jerzy Skolimowski et Dusan Makavejev. Tandis que la section Music in Films/Documentaries présente comme chaque année un florilège de films et documentaires musicaux. MLR
Rétrospective.
Pink Flamingos (1972), Female Trouble (1974), Desperate Living (1977), A Dirty Shame (2004).
Carte blanche.
Fuego d’Armando Bo (1969), Abby de William Girdler (1974), In A Glass Cage d’Agustí Villaronga (1987), Zoo de Robinson Devor (2007).
One man show.
This Filthy World, ve 19 octobre à 20h au Capitole, suivi de la projection du dernier film de John Waters, A Dirty Shame (2004).
Cinedici, Yverdon.
En avant-goût à la rétro, le LUFF et le ciné-club Cinedici programment Cecil B. Demented de John Waters (2000), di 14 octobre à 20h à l’Amalgame, Yverdon.
LUFF.
Lausanne Underground Film & Music Festival, du 17 au 21 octobre, programme complet: www.luff.ch





