La Comédie se met au vert
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GENÈVE • Dans «Théâtre à la campagne», cinq comédien-ne-s ravivent l’aventure humaine et artistique des «Copiaus». La flamme en moins.
Cloîtrés dans une vieille bâtisse bourguignonne, les apprenti-comédiens cherchent, explorent, se plantent, s’attirent les foudres du «Patron», surtout quand ils tentent d’imiter l’inimitable Molière à l’heure d’une leçon d’improvisation. Bref, à défaut de refaire le monde, ils tentent de refaire le théâtre. «Car le théâtre est comme un enfant mort», disait Copeau, le «Patron», incarné par un Thibault Perrenoud sec et nerveux sur un plateau nu habité par une guitare et un drap blanc en guise d’écran.
Programmé par La Comédie, Théâtre à la campagne, du Français David Lescot, tente de faire revivre ce pari fou voulu par Copeau, près d’un siècle plus tard. Aux côtés du «Patron», ils sont quatre à camper les «Copiaus», élèves-disciples du maître. En jean et gilet de laine bien épaisse pour affronter les frimas d’un hiver sans chauffage (trop cher): une vie à la dure, si délicieusement collective.
Parmi les «Copiaus» figurent deux comédiennes, notamment Sara Llorca, la metteure en scène, en Anne, brunette tonique mais à la voix perdue dans des brumes intérieures lorsqu’elle fredonne la désillusion de la jeunesse sur un air de Barbara. En faiseur de masques, André (François de Brauer) confectionne, avec ou sans tarlatane, la façade derrière laquelle les visages suffoquent. Accessoire du passé (aujourd’hui relayé par des masques de tissu dans les mises en scène contemporaines), il nous replonge définitivement dans les affres de la création d’un autre temps.
La Comédie se délocalise
Marguerite (Chloé Chevalier), quant à elle, s’attire les faveurs d’un Roland (Guillaume Séverac-Schmitz) qui pose aussi ses douces mélodies à la guitare. Les filles, frondant dans les vapeurs d’alcool, se grillent la dernière cigarette que le «Patron» a pourtant aussi interdite. Cette scène où, déjà bien éméchées mais assez lucides pour décider d’incarner des «poivrotes» afin de camoufler leur débauche, ne manque pas de piquant.
Ils étaient en réalité une trentaine de «Copiaus» à rallier ce «désert artistique» que figurait le paysage provincial de l’époque: loin du «cabotinage» et des «obscénités» de la scène parisienne, «où la crasse était incrustée dans les têtes». Sans doute leur aventure artistique regorgeait-elle d’une chaleur humaine et d’une fougue qu’on aurait aimé plus récurrente ici, pourtant au vert, un peu à la campagne aussi.
Car c’est au bord de l’Arve, dans les bois de la Bâtie que le Galpon accueille la pièce qui ouvre la centième saison de la Comédie. Fermée pour gros travaux jusqu’au 1er novembre, l’institution genevoise se «délocalise» en ce début d’automne. Et comme Hervé Loichemol, son directeur, ne laisse sans doute rien au hasard, Théâtre à la campagne trouve donc tout son sens ici en pleine nature. Loin des clameurs de la ville, dans l’esprit d’une «décentralisation» vécue avant l’heure dans la trajectoire française que le spectacle ravive, entre fiction et théâtre-documentaire.
Repris jusqu’à dimanche au Galpon, avant quelques dates franco-suisses, Théâtre à la campagne évoque avec une ferveur inégale le parcours de ces disciples du grand maître qui décide subitement de mettre la clé de son théâtre sous la porte et de prendre celle des champs. Après ses heures de gloire parisienne.
«Sublime tyran»
Il faut une force de caractère et une volonté hors du commun pour bâtir l’entreprise théâtrale dont la Cie du Hasard Objectif se fait l’écho aujourd’hui. Jacques Copeau, «sublime tyran», dixit Hervé Loichemol, possédait certainement tout cela.
Non content de donner le ton du Tout-Paris littéraire dans la Nouvelle Revue Française qu’il fonde notamment avec André Gide en 1907, ce féru de littérature signe œuvres, mises en scène et critiques de théâtre, mais aussi un appel à «réagir contre les lâchetés d’un théâtre mercantile», une fois à la tête du Vieux-Colombier en 1913. Année précisément où un autre théâtre, celui de La Comédie de Genève, ouvre ses portes.
L’estime, le succès, les critiques consentantes, Copeau dit posséder tout cela, la quarantaine largement sonnée lorsqu’il entre en «Patron» sur la scène du Galpon. Sauf qu’en 1924, au début de l’aventure, la gloire n’est peut-être plus tout à fait ce qu’elle était, le lustre légèrement terni par l’échec récent d’une pièce autobiographique.
Auteur, metteur en scène et musicien français, David Lescot ne révèle pas cette part d’ombre d’un Copeau que son texte de 2005 ne cite volontairement pas, tout en soulignant pourtant la tyrannie et la présence en dent de scie du directeur de cette école de vie et de théâtre à la fois. Mais dont la flamme s’est sans doute un peu éteinte ici.
Jusqu’au 14 octobre, au Théâtre du Galpon, Rés: tél. 022 320 50 01, www.comedie.ch, puis les 16-17 au Manège d’Onex et les 19-20 au
Théâtre du Châtelard (Ferney-Voltaire).





