Dimanche, 26 mai 2013

«A Haïti, l’aide d’urgence prend fin à l’aube de la saison cyclonique»

MARDI 09 OCTOBRE 2012

HUMANITAIRE • Après le séisme du 12 janvier 2010, l’île se relève pas à pas, mais doit faire face à une démobilisation progressive des ONG. Rencontre avec la coordinatrice haïtienne de Terre des Hommes Suisse.

Dimanche, près de 5000 participants, principalement des enfants, marcheront à Genève pour Haïti. Organisée par Terre des Hommes Suisse, la Marche de l’espoir vise non seulement à lever des fonds pour les projets de développement en Haïti de l’organisation non-gouvernementale, mais aussi à sensibiliser les jeunes aux réalités de leurs semblables du Sud. A cette occasion, Le Courrier a rencontré Guerty Aimé, coordinatrice des activités de l’ONG suisse en Haïti depuis 1998.
Née sur l’île, elle a grandi sous la dictature des Duvalier et a vécu chacun des nombreux changements politiques qui ont secoué son pays. Le 12 janvier 2010, un séisme fait plus de 200 000 morts et 300 000 blessés. Eternelle militante au sein des mouvements sociaux, notamment féministes et paysans, elle fait le point sur la situation humanitaire, politique et sanitaire d’un Etat autrefois appelé la Perle des Antilles.

Près de trois ans après le séisme, quelle est la situation en Haïti?
Guerty Aimé: L’aide d’urgence prend fin. On assiste à une démobilisation progressive des ONG venues après le tremblement de terre parce qu’il y avait de l’argent. Aujourd’hui, elles ont dépensé leur budget. La majorité des camps sur les places publiques ont été démantelés, et remplacés par une ceinture de cahutes sur les collines qui bordent Port-au-Prince, très touchées par les éboulements. Les occupants des tentes ont reçu une allocation doublée d’une invitation à se débrouiller.

Qu’en est-il de la question sanitaire?
Le choléra reste problématique. La maladie a emporté 7000 vies en un an. C’est terrible. Avant, le choléra n’existait pas sur l’île. Aujourd’hui, il n’y a plus possibilité d’avoir un contact direct avec l’eau et les moyens pour la traiter ne sont pas accessibles à tous. Un bataillon de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti (MINUSTAH) serait à l’origine de l’épidémie. Et alors que nous sommes au début de la saison cyclonique, il n’y aura plus d’ONG pour tenir des centres de soins et les infrastructures pour traiter l’eau ne sont pas suffisantes.

La question de l’insécurité est souvent relayée dans les médias...
En 1991, après un coup d’Etat militaire, le président élu de l’époque, Jean-Bertrand Aristide, trouve refuge aux Etats-Unis. En 1994, l’armée américaine intervient pour destituer la junte militaire qui avait renversé le gouvernement de M. Aristide. Celui-ci retrouve alors son siège. Mais depuis son retour et l’arrivée des marines étasuniens, le niveau d’insécurité correspond à une situation de guerre non-déclarée. La criminalité a été en constante augmentation. Les agressions, les vols, les viols et les enlèvements touchent tout le monde. Le système judiciaire ne fonctionne pas et l’impunité alimente la criminalité.

Que fait le nouveau gouvernement, élu en 2011, pour lutter contre ce fléau?
Monsieur Michel Martelly a lancé une réforme du pouvoir judiciaire qui n’a jamais abouti. Une partie des juges sont corrompus, les procureurs se succèdent...
Il avait aussi promis l’accès gratuit à l’éducation de base. Pourtant, lors de la récente rentrée, beaucoup de parents ne savaient toujours pas comment ils allaient envoyer leurs enfants à l’école. En sachant que seules 20 % des écoles sont publiques en Haïti, des subventions sont pourtant nécessaires. En septembre, il y a eu des vagues de manifestations.
Après une catastrophe naturelle, la meilleure solution aurait été de nommer une coalition qui mette en place un vrai plan d’action et non d’organiser des élections à la va-vite.

Les manifestations actuelles rappellent les émeutes de la faim de 2008...
Oui, même si le riz est l’une des rares céréales à ne pas avoir augmenté au niveau international, en Haïti, il est significativement plus cher. Avant, le riz ne représentait pas la nourriture de base haïtienne qui se composait essentiellement de vivres (manioc, bananes, pois, etc) et de maïs. Et comme la culture massive du riz n’est pas possible sur le relief du territoire, on l’importe. De plus, il semblerait que le Programme alimentaire mondial (PAM), principal sponsor des cantines scolaires, se retire en partie, faute de moyens. Ainsi, en sus des prix élevés des céréales et du riz qui affecte les ménages, les organisations d’aide ont des difficultés à répondre aux besoins des groupes les plus vulnérables dans les centres d’accueil.

Comment en est-on arrivé là? L’agriculture haïtienne ne pourrait-elle pas suffire à nourrir l’entier des habitants?
L’agriculture haïtienne suffisait avant l’invasion massive du riz subventionné américain – dans les années 1980 – sur le territoire, alors gouverné par une junte militaire. Son prix étant en dessous des produits locaux, les agriculteurs haïtiens ne vendaient plus et le système s’est démantelé. En y ajoutant le changement des habitudes nutritives, en quinze ans, nous sommes passés d’une certaine autonomie à la dépendance totale.

Quelles sont justement les relations entre Haïti et les Etats-Unis?
Les Etats-Unis ont toujours eu une influence sur Haïti. Par exemple, dernier fait en date, Bill Clinton présidait la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti.
D’un point de vue géographique, ils sont très proches. Cette proximité est très lourde de sens. Chez nous, on dit parfois que si l’on posait un moteur sous l’île et qu’on prenait le large, nos problèmes se résoudraient plus facilement. Notre pays est devenu une plaque tournante de la drogue en provenance d’Amérique latine, qui y transite avant de rejoindre le continent nord-américain. Comme l’Etat est très faible, l’espace est utilisé par tout le monde à toutes sortes de fins.

D’ailleurs, la reconstruction ne stagne-t-elle pas?
La reconstruction matérielle est difficile, à défaut d’investisseurs privés. Ni les banques, ni les entreprises privées n’agissent. Toutefois, le travail d’ONG de terrain, comme Terre des Hommes Suisse, permet de faire évoluer les choses au niveau micro, de reconstruire des écoles, etc. De surcroît, la reconstruction personnelle de chaque individu n’est jamais reflétée dans les médias, parce qu’elle est moins photogénique. Mais elle existe bel et bien. Elle est un prérequis à la reconstruction physique.

 

Aider sur la durée avec moins d’argent

La République d’Haïti est peu à peu délaissée par les organisations non-gouvernementales (ONG) venues offrir leur aide d’urgence après le séisme du 12 janvier 2010. Et ce, alors qu’encore près de 370 000 personnes vivent dans 541 camps, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies. Depuis 2010, 2,2 milliard de francs ont été investis en Haïti grâce à l’aide internationale, selon l’envoyé spécial des Nations Unies pour Haïti.

Pour Guerty Aimé, coordinatrice des activités de Terre des Hommes Suisse en Haïti, cette aide est biaisée dans sa gestion et dans son utilisation, outre le fait que beaucoup de promesses de dons ne soient jamais devenues réalité. «La structure de gestion était excentrée et seul 0,4 % de l’aide américaine est allé aux ONG haïtiennes. Le gouvernement n’a touché que 1 % de la somme. Il faut loger et nourrir les expatriés qui viennent prêter main-forte, payer le déploiement de troupes...» La distribution de ces ressources aux différentes organisations est également problématique. Selon Guerty Aimé, les montants alloués à l’aide au développement sont 400 fois inférieurs à ceux octroyés à l’aide humanitaire d’urgence.

«Le vrai problème est que les programmes ne sont pas construits sur la durée. Il est très difficile de faire un travail de développement», explique-t-elle. Toujours est-il que les ONG dites de développement, continueront leurs activités, en s’ancrant localement. «Grâce à l’engagement de nos partenaires locaux, nous avons été capables de faire avec un dollar ce que d’autres faisaient avec quatre-vingts», se réjouit Guerty Aimé.

Terre des Hommes Suisse – résente depuis 1989 en Haïti,– chapeaute cinq projets. Au total, selon Souad von Allmen, responsable de l’information à Terre des Hommes Suisse, plus de 2300 enfants bénéficient de leur appui, sans compter ceux qui en profitent indirectement. En partenariat avec quinze ONG locales, l’organisation suisse scolarise des enfants domestiques – les «restaveks» –, accueille des jeunes femmes et des mineures abusées sexuellement, vient en aide aux enfants sans soutien familial depuis le séisme et permet aux plus démunis d’accéder à l’éducation.

Dans le cadre du dernier projet en date, Terre des Hommes Suisse et l’Ecole nationale des arts et métiers offrent une formation accélérée en électricité, en carrelage et en hôtellerie-restauration à une centaine de jeunes par an. «En Haïti, le taux d’occupation professionnel de la population ne dépasse pas 30 %. Avec ce projet, des jeunes seront formés à un métier et participeront à la reconstruction physique de leur pays», s’enthousiasme Guerty Aimé. Pour elle, un des plus grands problèmes dans la gestion de la crise humanitaire qui a suivi le tremblement de terre est que les Haïtiens n’ont pas été considérés comme partie prenante. «Au lendemain de la catastrophe, les discussions se sont faites à l’aéroport, en anglais, sans qu’aucun citoyen de l’île n’y participe... Ajoutez à cela le fait que beaucoup d’ONG ne pérennisent pas leurs actions, la corruption et la mauvaise redistribution de l’argent et vous avez une explication à la situation actuelle. En réalité, en Haïti, tout est un problème de gouvernance.»

Une marche qui marque

«La Marche de l’espoir, c’est 30 000 enfants dans les écoles de la région genevoise qui prennent conscience de la réalité sur un bout de terre, en Haïti, au cours des séances de présentation de Terre des Hommes Suisse dans les classes». Guerty Aimé rappelle par ces mots l’importance de l’événement, autant pour les participants que pour les bénéficiaires. Le dimanche 14 octobre, de 11h à 17h, 5000 participants, principalement des enfants, devraient déambuler à Genève entre le quai du Mont-Blanc et le Jardin Botanique. Le principe est le même chaque année. Chaque participant recherche parrains et marraines qui lui promettent un montant pour chaque kilomètre parcouru. Après l’événement, le marcheur récolte l’argent et le reverse à Terre des Hommes Suisse. La marche aura lieu par tous les temps. L’an dernier, 4000 jeunes avaient contribué à lever près de 400 000 francs pour des programmes d’éducation au Pérou.

Inscriptions sur www.marchedelespoir.ch/pages/

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