Mercredi, 19 juin 2013

Patrons notés par leurs employés

SAMEDI 06 OCTOBRE 2012

MARCHÉ DU TRAVAIL • Après les hôtels, les restaurants et les professeurs, des sites internet permettent aux salariés de juger leur entreprise de manière anonyme. Le phénomène rattrape la Suisse.

«Un bon choix!», «Un emballage attrayant – un contenu qui laisse sur sa faim», «Pas franchement zen...»: non, les commentaires postés sur Kununu.com ne concernent pas des restaurants mais des entreprises. Basée à Vienne, la plateforme web permet aux employés suisses, allemands et autrichiens de distribuer les bons et les mauvais points à leur employeur.
Actuellement, les sociétés helvétiques font l’objet de près de 25 000 évaluations sur le site. Si la grande majorité des commentaires sont rédigés en allemand, les patrons romands n’échappent pas complètement à la critique. Une critique acerbe, mais (parfois) aussi élogieuse, puisque Kununu se veut un lieu d’échange d’informations utiles aux demandeurs d’emploi et non pas un simple aspirateur à frustrations.

Recrutement digitalisé
Le boom des plateformes d’évaluation d’entreprises – Kununu a de nombreuses grandes sœurs à travers le monde – s’inscrit dans une double tendance: la digitalisation des processus de recrutement, ainsi que la nécessité pour les sociétés de se livrer à un jeu de séduction avec leurs employés potentiels.
«Le manque de personnel qualifié représente le plus gros défi» des recruteurs, explique Michel Ganouchi, le patron du portail de gestion de carrière Monster.ch. «Un candidat (qualifié) peut de plus en plus se permettre de choisir son employeur au gré de ses envies, car il est courtisé par plusieurs sociétés.»
Selon le dernier baromètre de l’emploi de l’Office fédéral de la statistique (OFS), publié fin août, au moins trois entreprises sur dix se plaignent désormais de cette difficulté à embaucher. Dans la branche informatique, la pénurie de personnel qualifié est particulièrement criante: il pourrait manquer 25 000 spécialistes d’ici 2020, avertit une étude d’ICT-Formation professionnelle.

Course à la transparence
Il y a quelques années encore, l’employé en quête du patron idéal n’avait à sa disposition «que» le bouche-à-oreille et les réseaux sociaux traditionnels (facebook, twitter) ou professionnels (linkedIn, Xing). Désormais, il peut donc obtenir une palette de renseignements supplémentaires grâce aux plateformes d’évaluation d’entreprises (telles que Kununu.com) et à une kyrielle de sites spécialisés tels que Glassdoor.com. Cette start-up américaine, dont le credo est «rendre transparent à l’extérieur ce qui se passe à l’intérieur», publie notamment les salaires des différentes catégories de collaborateurs.
Chez Kununu, le slogan est moins accrocheur («Les jobs que nous aimons») mais le concept est assez proche. Les internautes postent anonymement des remarques sur leur employeur et lui attribuent une note moyenne en fonction de divers critères: intérêt des tâches effectuées, ambiance au travail, possibilités de promotion, etc.
Les méthodes de la plateforme ne font pas que des heureux. Parmi les critiques enregistrées, citons l’échantillon trop restreint de commentaires, la part disproportionnée d’employés mécontents ou encore les risques d’abus d’identité. Des attaques auxquelles Kununu réponds en rappelant qu’elle applique aussi bien les critères de la EFQM (European foundation for quality management) qu’une série de règles de contrôles propres.

Pas convaincu
Autant d’arguments qui n’ôtent pas au sociologue du travail Marc Perrenoud le goût amer qu’il a dans la bouche. Le collaborateur de l’Université de Lausanne évoque notamment les possibilités de tricherie sur Kununu. «Les employeurs peuvent très bien poster eux-mêmes des commentaires pour redorer leur image, ou au contraire tenter de couler les concurrents par des appréciations négatives.»
Mais ce qui alerte vraiment l’expert, c’est l’«illusion» que crée ce genre de plateforme. «Les employés, qui sont de plus en plus mis sous pression au travail, ont l’impression que c’est un juste retour des choses. Qu’en évaluant à leur tour les employeurs, ils reprennent du pouvoir. Or les salariés sont et resteront des subordonnés!» I

 
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