Jeudi, 20 juin 2013

LES «BARRIOS», FAISEURS DE ROI AU VENEZUELA

SAMEDI 06 OCTOBRE 2012

ELECTION  • Jeudi, Hugo Chávez a une nouvelle fois démontré sa popularité en emplissant Caracas de ses supporters. Mais la victoire se jouera dans les quartiers pauvres. Son adversaire Henrique Capriles l’a bien compris.
 

C’est la veille du jour J au pays de la révolution bolivarienne, celui qu’attendaient avec impatience et anxiété les Vénézuéliens. Dimanche, près de 19 millions d’entre eux sont appelés aux urnes. Ils départageront Hugo Chávez, le président socialiste depuis treize ans au pouvoir, et Henrique Capriles, à la tête d’une vaste coalition, la MUD (la Table de l’unité démocratique), allant des déçus du chavisme à la droite.
Donné gagnant avec dix points d’avance par les instituts de sondages, le président sortant a une nouvelle fois fait la démonstration de sa force jeudi à Caracas, lors de la clôture de sa campagne. La capitale était rouge de monde. Les militants ont envahi sept grandes avenues, contre une seule quelques jours plus tôt pour soutenir le candidat d’opposition. Un gage de succès dans un pays où le décompte des manifestants n’existe pas. «Nous sommes venus soutenir notre président qui nous a tant aidés. Grâce à lui j’ai une bourse pour étudier», commente Yandelis, 25 ans, une affiche de campagne «Chávez cœur de ma patrie» à la main.

Chasse aux indécis
Malgré cette apparente avance, le chef de l’Etat et ses collaborateurs ont lancé une chasse aux abstentionnistes cette dernière semaine: «Cette avalanche bolivarienne», en faisant allusion à la foule, «nous devons la convertir en une avalanche de votes dimanche, qu’il ne reste pas un seul vote dehors», lançait le président-candidat lors d’un discours anormalement court d’une trentaine de minutes à cause de la pluie. L’institut de sondages Datanálisis évoquait entre 20 et 25% d’abstention et 11,6% de personnes n’ont pas souhaité se prononcer. L’opposition croit savoir que ces votes se reporteront sur son poulain alors que des sondages soulignaient un resserrement des intentions de vote.
Derrière le slogan «il y a un chemin», Henrique Capriles, surnommé le «majunche» (chose sans valeur) par les socialistes, a mené une habile campagne. Il s’est rendu de quartiers populaires en quartiers populaires, les barrios, pour convaincre les déçus du chavisme, les «Chaca-Chaca» (Chavistes avec Capriles). Il a mis en avant les aspects sociaux de son programme. Les classes populaires sont, en effet, la base de l’électorat bolivarien; Pourtant le programme de gouvernement de la MUD spécifie bien que le futur potentiel gouvernement travaillera «pour assurer les droits à la propriété privée et à la liberté économique, et pour développer les initiatives privées». Le système de retraite reposera à terme, par exemple, sur la capitalisation privée. I

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Dialectique vénézuélienne

Dites «Chávez» dans une soirée (ou «Constitution», avec les Genevois, ça marche aussi) et vous entendrez s’égrener un chapelet de qualificatifs et d’arguments aussi définitifs qu’approximatifs. Petit père du peuple latino-américain pour les uns, clown autocratique pour les autres, le président vénézuélien soulève des passions comme il brouille les repères. ...
 

«L’avenir de l’Amérique latine est en jeu»

GERMAN MUNDARAIN • En poste à l’étranger mais proche d’Hugo Chávez, l’ambassadeur
vénézuélien au Palais des Nations à Genève apporte son éclairage sur l’élection présidentielle.

L’enjeu de l’élection vénézuélienne du 7 octobre, c’est la «consolidation des avancées sociales ou le retour aux modèles socio-économiques du passé». Malgré ce défi fondamental, «nous respecterons scrupuleusement la volonté populaire exprimée dans les urnes», affirme Germán Mundaraín Hernández, actuel ambassadeur du Venezuela auprès des Nations Unies, à Genève. Auparavant, de 2000 à 2007, il avait exercé la fonction de Défenseur du peuple. Depuis le mois de mai, avec cinq autres personnalités de haut niveau, choisies par le président Hugo Chávez, il est membre du Conseil d’Etat, organe supérieur de consultation du gouvernement et de l’administration.

Comment percevez-vous ce scrutin présidentiel?
Germán Mundaraín Hernández: Il est l’expression d’un exercice de démocratie participative, en vigueur dans mon pays. Depuis l’adoption de la nouvelle Constitution de 1999, nous avons vécu une quinzaine d’élections nationales, parlementaires, régionales et deux référendums. Au Venezuela, les citoyens sont consultés systématiquement. Il y a une grande confiance dans la décision citoyenne, et le nombre de ces consultations en est la démonstration. Il existe un pouvoir indépendant, le Conseil national électoral (CNE), qui se présente sans aucun complexe face au monde. Avec le désir de montrer nos forces, mais aussi ouvert à des informations sur ses possibles faiblesses.

La campagne électorale est intense.
La société vénézuélienne est très tendue par le processus de changement en cours et par les divers acteurs qui interviennent dans la politique nationale. Malgré cette passion et la forte polarisation entre les deux candidats, les violences sont rares. Le peuple vénézuélien est pacifique et sait résoudre pacifiquement ses divergences dans les bureaux de vote.

Cette élection est-elle très différente des antérieures?
Les acteurs ont changé, mais leur profil global est similaire. Le candidat de l’opposition vient toujours des gouvernements régionaux, qui comptent avec un budget suffisamment élevé pour supporter financièrement les coûts d’une partie de la campagne. L’autre partie de ce budget de campagne vient du grand patronat et d’ONG et de fondations étrangères, essentiellement étasuniennes, appuyées par le Département d’Etat. Je pense que les résultats prévus pour le 7 octobre seront aussi similaires à ceux des élections antérieures. En 2000, Chávez avait gagné avec plus de vingt points d’avance sur Francisco Arias Cárdenas. Six ans plus tard, en 2006, il a battu Manuel Rosales de plus de vingt-cinq points.
Le candidat de l’opposition s’est plus d’une fois
désigné comme le «Lula du Venezuela».
En se présentant quasiment comme une alternative
de gauche démocratique au gouvernement actuel... Comment réagissez-vous?
C’est un style qui marque la politique ibéro-américaine actuelle: les candidats se déguisent. Le cas le plus pathétique est celui de l’Espagne. Mariano Rajoy [du Parti populaire, ndlr] s’est présenté durant sa campagne électorale comme l’expression du centre politique. Mais à peine avait-il gagné qu’il n’a pas hésité à appliquer son véritable programme de nature extrêmement néolibérale, avec des coupes significatives dans les conquêtes sociales des Espagnols. Henrique Capriles fait la même chose. Il se déguise, en disant que son programme est similaire à celui appliqué au Brésil par Lula. Au Brésil, il serait sans doute un opposant radical au Parti des travailleurs, actuellement au gouvernement. Parce que Lula fut ouvrier, qu’il est socialiste et qu’il dirige un parti progressiste, qui n’a rien à voir avec la vision politique de Capriles. En réalité, l’opposition vénézuélienne hait Lula, son modèle et celui de Dilma, qui lui a succédé. Mais elle essaie de paraître plus présentable...

Pourquoi ce jeu politique?
Pour tromper. Et par spéculation politique. Capriles est appuyé par les secteurs du pouvoir économique et par une partie de la classe moyenne. Voilà son électorat naturel. Pour tenter de gagner, il doit essayer de prendre des votes dans les secteurs populaires. Mais son véritable programme préconise zéro présence de l’Etat, le marché doit réguler l’économie. Si Capriles gagnait, il commencerait par réduire l’Etat à la portion congrue, en laissant le secteur privé s’occuper de la santé, de l’éducation et du logement, et démantèlerait les conquêtes sociales. D’autre part, le programme du président Chávez est centré sur l’industrie pétrolière et le contrôle étatique de celle-ci. Sans l’apport de ce secteur vital, on ne pourrait financer ni la santé, ni l’éducation, ni plus généralement les conquêtes sociales. Et encore moins la solidarité internationale active mise en œuvre par le Venezuela.

Les sondages prévoient la victoire d’Hugo Chávez. Est-il imaginable qu’ils se trompent?
Je ne le pense pas. Les conquêtes sociales obtenues par les secteurs populaires durant ces dernières années sont si nombreuses et si importantes qu’un programme néolibéral et un gouvernement de droite signifieraient un véritable suicide politique pour une grande partie de la population.

Le gouvernement vénézuélien accepterait-il une éventuelle défaite dans les urnes?
Si le gouvernement perd les élections, il en reconnaîtra immédiatement les résultats. Mais nous aimerons entendre aussi cette phrase courte et significative de la part de l’opposition. Nous sommes sûrs qu’en cas de défaite, ce qui est absolument improbable, il ne s’agirait pas d’une déroute de la révolution, mais d’un simple faux pas.

Il existe en Amérique latine, depuis une petite décennie, une majorité de gouvernements progressistes. Le Venezuela est étroitement lié à des initiatives d’intégration régionale. Quel impact peut avoir l’élection de ce week-end sur le contexte continental?
C’est une question-clé. Le 7 octobre ne décidera pas seulement l’avenir du Venezuela, mais celui de l’Amérique latine. Un triomphe de l’opposition signifierait la liquidation de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques1). Il mettrait en échec la stratégie de Petrocaribe, qui réunit la majorité des nations caraïbes. Il impliquerait l’affaiblissement réel de l’UNASUR et de la CELAC (Communauté des Etats latino-américains et caraïbes), qu’avec tant de sacrifices nous avons réussi à créer en 2010 et qui réunit aujourd’hui trente nations du continent avec près de 600 millions d’habitants. Il pourrait même impliquer que le Venezuela quitte le MERCOSUR, marché également intégré par le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay. De plus, il y aurait un changement dans les relations et le comportement du continent dans des espaces internationaux comme l’Organisation des Etats américains (OEA) et les Nations Unies. J’insiste: au-delà de l’affrontement électoral entre Chávez et Capriles, se joue aujourd’hui dans les élections vénézuéliennes ce nouveau rapport de forces à l’échelle régionale que nous avons pu construire avec tant d’efforts durant la dernière décennie. PROPOS RECUEILLIS PAR SERGIO FERRARI

Traduction H.P. Renk, collaboration E-CHANGER

1Appelé aussi Traité de commerce des peuples, l’ALBA réunit la Bolivie, le Nicaragua, l’Equateur, Cuba, le Venezuela et les Etats caraïbes d’Antigua et de la Barbade, la Dominique et Saint Vincent-et-les-Grenadines.

 
Le Courrier
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