Dialectique vénézuélienne
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Dites «Chávez» dans une soirée (ou «Constitution», avec les Genevois, ça marche aussi) et vous entendrez s’égrener un chapelet de qualificatifs et d’arguments aussi définitifs qu’approximatifs. Petit père du peuple latino-américain pour les uns, clown autocratique pour les autres, le président vénézuélien soulève des passions comme il brouille les repères. Recordman des élections démocratiques gagnées, il doit pourtant sa popularité initiale à une tentative de putsch menée en 1992 contre un régime honni. L’homme, qui n’a de cesse d’ouvrir les quartiers, les entreprises, les institutions vénézuéliennes à la participation des citoyens, monopolise le pouvoir central depuis treize ans et sollicite ce dimanche un quatrième mandat allant jusqu’en 2019.
Sa politique étrangère est à l’avenant. Chantre de l’unité latino-américaine, il a remis la politique et la solidarité au centre de relations continentales où le commerce inégal et les intérêts privés régnaient en maître. Mais son obsession anti-étasunienne l’a aussi poussé dans les bras des pires tyrans. Au point de faire de Mouammar Kadhafi son principal conseiller en politique arabe; pas étonnant qu’Hugo Chávez n’ait rien compris au Printemps des peuples de la région!
Tantôt enjôleur, tantôt impérieux, le président vénézuélien est fait d’un bois devenu rare à gauche. Ses convictions chevillées au corps lui ont permis d’affronter des défis que d’aucuns auraient jugés téméraires. Dans un monde qui professait le fameux TINA – There Is No Alternative – de Margaret Thatcher, le Vénézuélien a proclamé les vertus du volontarisme. Pédagogue, proche du peuple, il est parvenu à entraîner les Vénézuéliens. Et dans leur sillage, bien d’autres Latino-Américains. Malgré tous ses excès, c’est cela qui rend Hugo Chávez si précieux: l’espoir de voir la politique reprendre le contrôle sur la marche du monde.
Bien sûr, appeler à la «révolution» par des voies institutionnelles depuis un petit pays de la périphérie n’est pas encore inventer le «socialisme du XXIe siècle». Après treize ans de pouvoir «chaviste», les lacunes sont encore profondes. Insécurité, corruption, inflation, dépendance au pétrole en sont les plus connues. La protection de l’environnement demeure un luxe dans l’esprit des élites productivistes du pays. L’économie, malgré des efforts réels, peine à se diversifier et le secteur informel, peu productif, attire encore trop de Vénézuéliens.
Pourtant, la voie semble tracée, et on imagine mal les Vénézuéliens bifurquer dimanche. En dix ans, le taux de pauvreté – endémique depuis des décennies au Venezuela – a été divisé par deux et l’analphabétisme pratiquement éradiqué. Le coefficient de Gini, qui calcule l’inégalité sociale, est devenu le plus bas du continent.
Logement, santé, formation, alimentation, les progrès ont touché presque tous les domaines prioritaires. La hausse massive du salaire minimum et le développement des droits des travailleurs, si décriés en Europe comme facteur de chômage, se sont au contraire accompagnés d’un recul du sous-emploi.
Paradoxalement, la classe moyenne, si critique avec Hugo Chávez, prospère désormais comme rarement auparavant. Ses rangs gonflent à vue d’œil, au point de faire trembler les bases sociales d’un «chavisme» en voie d’embourgeoisement.
Dans cette dialectique du processus bolivarien, le charisme de Hugo Chávez devrait à nouveau faire pencher la balance en sa faveur. A terme, il est toutefois permis de s’interroger sur la dépendance du mouvement d’émancipation vénézuélien à son inspirateur à la santé chancelante. Omniprésent, s’attribuant sans cesse le beau rôle et rejetant les dysfonctionnements sur ses seconds, M. Chávez étouffe tout espoir de faire émerger des successeurs. De meilleure arme, ce leadership exclusif n’est pas loin d’être aussi son pire ennemi.





