Mercredi, 22 mai 2013

Prêts pour la moisson

DIMANCHE 07 OCTOBRE 2012
Photo. Robin Girod, Xavier Bray et Cyril Yeterian.
JEAN-PATRICK DI SILVESTRO

MAMA ROSIN Enregistré à New York, «Bye Bye Bayou» met du rock’n’roll dans la marmite cajun des Genevois. Décoiffant.

Elle est là, encore chaude. C’est peu dire qu’on attendait avec impatience la nouvelle livraison de Mama Rosin. Depuis qu’on savait qu’elle avait été concoctée dans les cuisines infernales de Jon Spencer, grand manitou du rock’n’roll diaboliquement sauvage, au sous-sol d’un immeuble du Lower East Side new-yorkais. Ne comptez pas sur Robin Girod (guitare, banjo, chant et tignasse foisonnante), Cyril Yeterian (chant, mélodéon -  un petit accordéon -, guitare) et Xavier Bray (percussion) pour dissimuler leur joie. C’est précisément ce qui les rend si attachants, cet enthousiasme solaire, un élan généreux qui se retrouve intégralement dans Bye Bye Bayou. Un adieu partiel au style qui a fait la popularité des Genevois, mélange de folk, de blues et de musique rurale de Louisiane: le cajun, country music du bayou, et le zydeco, rhythm’n’blues créole du coin.
De fait, si les cascades de notes du mélodéon, les refrains à tue-tête et le son brut de décoffrage sont conservés, voire même amplifiés, les guitares glissantes (slide) prennent des accents «stoniens» tandis que la cadence est martelée avec un aplomb décuplé. A la fois terrien et céleste, rustre et poétique. Une chanson comme «Paraît qu’y a pas l’temps», terriblement entêtante, n’aurait pas juré sur Let it Bleed des Stones. On y entend même des «ouh ouh» dignes de «Sympathy for the Devil». Quant à «Marilou», charmante rengaine adressée au petit bout de chou récemment mis au monde par la compagne de Cyril, elle est «lennonnienne» en diable, mélodie traînante et chœurs potaches. De ruades en ballades, Bye Bye Bayou prend par le bras, donne envie de danser la gigue en sifflant une bouteille de gnôle quinze ans d’âge.

PAS LE TEMPS DE REPETER
Mama Rosin a réussi son coup. Pris dans un tourbillon depuis trois ans, le groupe est passé par les studios de la BBC et le plateau du très respecté show télévisuel Later... with Jools Holland, il a été partout adoubé par la presse spécialisée, tout en ayant fait le gros du labeur lui-même: des centaines de dates à travers l’Europe, une tournée rocambolesque en Amérique du Sud – les lecteurs assidus du Courrier se souviennent de leurs chroniques à chaud1 – et une activité frénétique via leur propre label Moi J’Connais. C’est d’ailleurs ce dernier qui publie Bye Bye Bayou, en CD et vinyle. La pochette cartonnée, splendide, a été dessinée par Dunja Stanic, l’épouse de Robin. Une affaire de famille...
Près d’un an s’est écoulé depuis l’enregistrement du disque. Que s’est-il passé? «Le mixage a pris du temps, avec des allers-retours à distance. Pendant ce temps, on s’est mis en quête d’un label, explique Cyril au coin d’une table de bistrot. On a lancé des bouteilles à la mer, sans que rien de satisfaisant ne se profile. L’industrie se pète la gueule... Parallèlement, il y a une effervescence dans l’autoproduction qui nous plaît. En fin de compte, le réseau établi par Moi J’Connais est suffisamment fiable pour diffuser l’album dans le monde entier, via de petites structures. On avait seulement peur que cela représente un surplus de travail au détriment des répétitions. Résultat: les concerts arrivent et on est à l’arrache.»
«Trois répètes au mois de septembre, c’est pas si mal», tempère Xavier, tout sourire. «Je ne suis pas d’ici, mais de Grenoble, explique l’intéressé qui a intégré le groupe il y a trois ans, quand les choses ont commencé à devenir sérieuses. Ça complique un peu la tâche, mais on s’adapte.» Robin lève le nez de son café pour résumer la situation avec sa modestie flegmatique: «Nos morceaux tiennent en général sur un riff qu’on fait tourner, monter et redescendre, en changeant un accord. Poum-tchak, si l’ambiance est bonne, les paroles viennent facilement. Je suis le seul à jouer un accompagnement, la batterie soutient le rythme et Cyril en met partout avec son mélodéon... (rire)» Les balances des concerts ont donc suffi à faire prendre la sauce, pimentée, de Mama Rosin – grosses louches traditionnelles arrosées de compos originales.

PROJETES CONTRE LE MUR
Jusqu’ici. Car Bye Bye Bayou dévoile de nouvelles ambitions, 95% d’ingrédients maison. «En 2009, avant de partir pour l’Amérique du Sud, on s’était cloîtrés dans une ferme et on avait écrit les ébauches de ces morceaux. Le résultat est donc sans doute plus posé, plus structuré, même s’il a été réalisé dans le stress.» Le stress, ce fut cette session intense à New York. Dix-sept titres (dont treize figurent sur l’album) enregistrés en huit jours. «Jon Spencer nous a fabriqué un vrai son de groupe, ce qui était nouveau pour nous, décrit Robin. Il a commencé par régler mon son de guitare sur un ampli pourri, pendant que je jouais dans la pièce d’à côté. Au bout d’une heure, il nous a dit de venir écouter, j’ai plaqué un accord et on a été projetés contre le mur! Je ne sais pas comment il fait pour ne pas être sourd.»
Au fait, comment les trois compères ont-ils atterri là-bas? Il y a d’abord eu des dates en première partie du Jon Spencer Blues Explosion, trio incendiaire (récemment remis en selle) qui, au début des années 1990, malaxait rock garage, punk, noise et rhythm’n’blues, en ajoutant même un soupçon de hip hop pour la blague. La formation a tracé les contours du revival rétro à venir, bien avant les White Stripes et autres Black Keys. «Lors de ces concerts, il a flashé sur nous, raconte Robin. Mais ça ne s’est pas fait tout de suite. Au début, le climat était tendu, ils faisaient leur come-back et se mettaient la pression. La communication était minimale. A la fin, il nous a proposé de nous enregistrer.»
Chanteur, guitariste et producteur exigeant, Spencer est perpétuellement à l’affût de nouveaux sons. La réappropriation rock par Mama Rosin des musiques cajun et, bien sûr, le chant en français mêlé d’accent créole ont fait mouche. «On a mis la pédale douce sur le roulement des ‘r’, pour servir au mieux chaque morceau, même si Jon tenait à préserver notre exotisme», commente Cyril. L’acteur Vincent Gallo, le batteur d’Iggy Pop ou encore Ernie Brooke, bassiste des légendaires Modern Lovers, passent en voisin. Ce dernier a fini par jouer sur un titre. L’aventure à peine digérée, Mama Rosin s’apprête à affronter un planning démentiel, entre scènes et promo. Avec un petit bijou à défendre, aucune frontière connue et la banane inamovible.

 

Disque.
Bye Bye Bayou, Moi J’Connais, distr. Irascible

Concerts.
Le 30 novembre au Nouveau Monde, Fribourg.
Le 6 décembre au Bikini Test, La Chaux-de-Fonds  avec The Jon Spencer Blues Explosion.
Le 7 décembre au Pont-Rouge à Monthey.
D’autres dates, dont Genève, seront annoncées ultérieurement sur www.mamarosin.com

 
Le Courrier
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