Mercredi, 22 mai 2013

La mue de Melvil Poupaud

DIMANCHE 07 OCTOBRE 2012
Photo. Dans Laurence Anyways de Xavier Dolan, Melvil Poupaud incarne un homme décidé à devenir une femme envers et contre tous.
MK2 DIFFUSION - CLARA PALARDY

«LAURENCE ANYWAYS» En jupe et talons hauts, l’acteur français livre une performance émouvante et habitée dans le nouveau long métrage du jeune prodige québécois Xavier Dolan. Rencontre à Genève.

Pudique, séduisant sans jouer de son charme, l’élégant Melvil Poupaud sirote son verre de rouge en répondant sereinement aux questions, malgré une envie réprimée de cigarette. Enfant du cinéma, sous l’impulsion d’une mère chargée de presse auprès de cinéastes influents, il est dirigé très jeune par des réalisateurs comme Raoul Ruiz ou Jacques Doillon. Eric Rohmer prendra le relais, puis François Ozon qui l’immortalise en trentenaire atteint d’un cancer dans Le Temps qui reste. Chaque rôle marque une progression dans sa carrière. Très attaché aux images, il prend aussi appui sur ces représentations de lui-même pour évoluer dans un contexte plus personnel.
Laurence Anyways, du jeune cinéaste québécois Xavier Dolan, coïncide avec une nouvelle étape pour l’acteur français, aujourd’hui âgé de 39 ans. L’aube de la quarantaine, avec ses interrogations existentielles, le rapproche du personnage en mutation qu’il incarne: Laurence, un homme qui annonce à sa compagne Fred (Suzanne Clément) son désir de devenir une femme, sans pour autant renoncer à leur relation hétérosexuelle.
Sur une dizaine d’années, le film met en perspective l’effondrement progressif de leur histoire d’amour au profit de la lente transformation de cet homme discret et réservé en une femme confiante et affirmée. Celle qu’il s’est depuis toujours senti être. Une métamorphose subtilement maîtrisée par le comédien, qui était à Genève samedi dernier pour l’avant-première de Laurence Anyways dans le cadre du festival Everybody’s Perfect. Entretien.

Comment vous êtes-vous préparé pour ce rôle singulier?

Melvil Poupaud: Au départ, le rôle devait être tenu par un autre acteur (Louis Garrel, ndlr) avec qui, au dernier moment, ça n’a pas fonctionné. Xavier Dolan m’a tout de suite contacté pour que je prenne sa place. J’ai donc eu très peu de temps pour me préparer. Je me suis principalement inspiré des personnages d’un documentaire réalisé par ma mère et dont j’avais fait le montage, Crossdresser. Il traite justement de ces hommes hétérosexuels qui se sentent femmes. Ils sont souvent mariés et ont des enfants, mais se cachent pour se travestir depuis leur enfance. Laurence est l’un d’eux, mais lui va jusqu’au bout de son obsession.

Au fil de la transformation, vous donnez à Laurence un caractère de plus en plus affirmé et coquin, sans jamais tomber dans la vulgarité.

– J’ai fait preuve d’une grande vigilance pour ne pas avoir l’air d’un camionneur ni d’une folle. Tenir cette ligne permettait au film de se concentrer sur l’histoire d’amour et le choix d’être ce qu’on ressent envers et contre tous, et non sur le transsexualisme.

On sent une très grande complicité entre Laurence et Fred.

– La complicité qui se dégage des personnages vient de celle qui existe entre Xavier Dolan et Suzanne Clément. Suzanne est une bonne copine de Xavier. Elle avait joué dans son premier long métrage, J’ai tué ma mère, et il a écrit ce scénario en pensant à elle. Mais Xavier ne pouvait pas jouer Laurence à cause de son jeune âge.

Comme lui, vous avez été acteur dès l’enfance. Cela vous a-t-il rapprochés?

– Sans doute. D’instinct, dès nos premières rencontres, je savais qu’on travaillerait un jour ensemble. Je me sens proche de lui, mais Xavier a une personnalité très différente de la mienne, voire opposée. Il est expansif et extraverti alors que je suis calme et posé. Les presque vingt ans qui nous séparent font que j’ai une énorme tendresse pour lui. Je l’admire aussi beaucoup en tant que personne et cinéaste. C’est vraiment un type génial, généreux, ouvert, bouillonnant d’idées et très mature. Sur un tournage, on oublie vite qu’il n’a que 22 ans, tellement il est précis et pragmatique dans son travail.

En quoi un acteur-réalisateur dirige-t-il ses comédiens d’une façon différente?

– Il se montre capable d’empathie. Pour un acteur, c’est un soulagement! Il peut te comprendre et intervenir s’il y a une accroche dans une scène. Xavier, qui voue une passion au jeu, sait aussi interpréter tous ses personnages. Lors des prises, il intervenait fréquemment. Ne me considérant pas comme un acteur-né, j’aime me faire diriger. Mais sa méthode, qui me convenait, pouvait irriter certains.

 

Romance baroque et tragique

Laurence Anyways, un film sur la transsexualité? C’est presque accessoire, Xavier Dolan ne parlant au fond et toujours que d’amour(s): maternel et filial dans J’ai tué ma mère, triangulaires dans Les Amours imaginaires, impossible dans ce troisième long métrage. Car Fred se révèle incapable d’assumer une relation hors normes, de soutenir le regard des autres et de la société qu’elle a malgré elle intériorisé. Alors que Laurence, déterminé(e), poursuivra sa voie quoi qu’il lui en coûte.
Ce film-fleuve, qui se déroule de 1989 à 2000, ne raconte donc rien d’autre qu’une tragédie sentimentale, mais avec quelle maestria! Mélodrame baroque et flamboyant, opéra pop (par sa bande-son comme par sa mise en scène), foisonnant d’idées et d’inventions (du cadre – presque carré – aux décors), Laurence Anyways fait flèche de tout bois, oscille entre retenue et hystérie, cruauté et naïveté, réalisme et symbolisme ou caricature. Tout cela au long d’une saga de 2h40 qui vous donne l’impression d’avoir vécu avec ses personnages, incarnés par des acteurs exceptionnels: Melvil Poupaud tout en finesse, Suzanne Clément dans l’exubérance et Nathalie Baye sèche comme une trique en mère indigne.
Petit génie déjà décidé à se surpasser, Xavier Dolan en fait-il trop? Si son art relevait de la pose arrogante, on dirait oui. Mais on le sent sincère dans son plaidoyer pour l’honnêteté envers les autres et soi-même, dans sa foi en une «logique du cœur» qui transcenderait sexes et genres – dont il souligne la confusion: prénoms ambigus, clin d’œil à La Joconde androgyne, etc. Alors comment ne pas se laisser emporter par ce film si furieusement brillant, qui tient le pari de ces folles ambitions?

 

A l’affiche.
Aux Cinémas du Grütli à Genève, au Bellevaux à Lausanne et à l’ABC à La Chaux-de-Fonds.

 
Le Courrier
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