Le Corbusier, constructeur de son image
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EXPOSITION • Le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds se penche sur le rapport de l’architecte à la photographie, un thème peu étudié.
Chemise blanche, costume, nœud papillon, chapeau, grosses lunettes rondes, parfois une cigarette ou une pipe à la bouche: l’image de Le Corbusier est immédiatement reconnaissable. Qui connaît en revanche celle d’Oscar Niemeyer, qui a réalisé un millier de bâtiments, contre seulement septante pour le Chaux-de-Fonnier? Si la renommée de l’inventeur de «l’unité d’habitation» n’est pas proportionnelle aux réalisations qu’il a laissées, ce n’est pas le fruit du hasard. En homme moderne, Le Corbusier a été un précurseur en matière de maîtrise de l’image. Il a compris, bien avant l’avènement de la société du spectacle et du village global, l’importance de la communication et de la propagande.
La photographie s’est ainsi naturellement imposée à lui comme un moyen de documenter son travail mais aussi de forger son personnage. Pourtant, alors que son œuvre d’architecte, urbaniste, peintre, décorateur, sculpteur et homme de lettres a été largement étudiée, sa relation à la photographie demeure relativement méconnue. C’est donc toute la pertinence de l’exposition «Construire l’image: Le Corbusier et la photographie», réalisée par le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds à l’occasion des 125 ans de sa naissance. Pour sa conservatrice Lada Umstätter, il n’était pas question de faire une énième exposition de Le Corbusier, qu’elle considère comme un véritable image maker. Pour réaliser ce projet inédit, elle s’entoure de six spécialistes de Le Corbusier, auxquels elle confie à chacun la direction scientifique d’une thématique.
Une forme d’opportunisme
Klaus Spechtenhauser, historien de l’art à Bâle, s’est penché sur la personnalité de Le Corbusier. Retraçant «le portrait d’une vie», il s’est intéressé à l’homme en société et dans sa vie privée. S’il quittait rarement son nœud papillon et ses lunettes, il se faisait aussi parfois caméléon, s’adaptant habilement aux circonstances. Lors d’un voyage en URSS, il n’oublie pas de porter la «casquette prolétarienne» d’usage. Aux côtés de Picasso, qu’il admirait, il pose en chemise ouverte, dans une attitude décontractée qui contraste avec les innombrables photos où il apparaît concentré, réfléchi et sérieux. «Il y a chez lui une forme d’opportunisme», remarque Lada Umstätter. Probablement conscient de faire déjà partie de l’histoire, il pose aussi en compagnie de Joséphine Baker, d’Albert Einstein ou de Fernand Léger.
Découverte de 6000 clichés
La Belge Véronique Boone s’est elle penchée sur la diffusion des images de son œuvre, dont Le Corbusier s’est rapidement préoccupé. Il fait des commandes à des photographes renommés tels que René Burri, Pierre Joly et Vera Cardot, ou Lucien Hervé, qui deviendra son photographe personnel après leur rencontre sur le chantier de l’unité d’habitation à Marseille. Perfectionniste, Le Corbusier contrôle tout, supprime les photos que ne lui conviennent pas, refait les cadrages et retouche celles qui ne mettent pas suffisamment en valeur son œuvre. Il refuse souvent de citer le nom des photographes dans ses publications, estimant qu’il s’agit de ses œuvres: «Vous oubliez que c’est moi qui crée les maisons, qui les bâtit, qui reçoit les horions ou les louanges, et pas vous», écrit-il à Lucien Hervé en 1960.
La section réalisée par Tim Benton, professeur d’histoire de l’art, attirera tout particulièrement les amateurs de Le Corbusier. Alors que celui-ci affirme que photographier est moins satisfaisant que dessiner, il prend plusieurs milliers de photographies au cours de ses voyages. En 1936 au Brésil, il visite le pays muni d’une petite caméra de cinéma 16 mm. Les bobines, aujourd’hui à la Fondation Le Corbusier à Paris, sont longtemps restées une énigme pour les chercheurs qui se sont demandé comment il avait pu rater tous ses films. Tim Benton découvre que, la pellicule étant coûteuse, il utilisait sa caméra comme un appareil photo, révélant d’un coup l’existence de 6000 clichés, dont une partie a été tirée pour l’exposition.
La spécialiste parisienne de Le Corbusier Catherine de Smet s’est pour sa part attachée à décrire comment ce dernier a utilisé la photographie dans le domaine du livre, retraçant l’histoire des éditions qu’il a créées.
Quant à Artur Rüegg, architecte et professeur à l’EPFZ, il montre la manière dont Le Corbusier a utilisé la photographie dans l’architecture. Pour la première fois, un photocollage réalisé au Pavillon des temps nouveaux à Paris en 1937 est reproduit presque à l’échelle, avec une technique de l’époque.
Enfin, Jean-Christophe Blaser, conservateur du Musée de l’Elysée à Lausanne, présente le regard que des photographes portent aujourd’hui sur l’œuvre de Le Corbusier. Les «ruines de la modernité» deviennent ainsi prétexte à la création. Les photographies de Thomas Flechtner sur Chandigarh, par exemple, démystifient l’œuvre de Le Corbusier en montrant comment son architecture est vécue au quotidien. I
«Construire l’image: Le Corbusier et la photographie», Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds,
jusqu’au 13 janvier 2013.





