Lundi, 20 mai 2013

Tierno Monénembo, l'irréductible

SAMEDI 13 OCTOBRE 2012
Tierno Monénembo: «Pour moi, le dernier des orphelins en Afrique sera le dernier des dictateurs. Moubarak en est la première caricature. Au pouvoir, il était debout et grondant. Dégagé du trône, le voici couché, implorant et abandonné de tous.»
JUSTIN MOREL JUNIOR

LIVRES Il signe avec «Le Terroriste Noir» un roman spéculaire sur un Guinéen, héros oublié de la Seconde Guerre mondiale. Conversation magistrale à Conakry.

Il enseigne les mythologies africaines à Middlebury College, dans le Vermont, aux Etats-Unis. Mais désormais, il vit le plus souvent possible en Guinée après quarante-deux ans d’exil. La faute au dictateur Ahmed Sékou Touré! A ce nom, les dents du romancier grincent, ses pieds trépignent, ses poings se serrent, son visage se crispe. La rage qui l’habitera toujours à l’évocation d’un homme et de ses pratiques honnies n’est pas feinte. Il est ainsi, il est d’un bloc.
Parler de son dernier roman, là sur la terre de Guinée, l’enchante. Dans Un Terroriste noir, qui fait partie de la première sélection du Prix Goncourt, Tierno Monénembo campe un irréductible, Addi Bâ. Il s’agit de ce tirailleur Guinéen qui a été fait prisonnier après la déroute de l’armée française dans les Ardennes. Mais son tempérament de feu le pousse à s’évader. Il arrive exténué dans les Vosges en 1940 et y crée le premier maquis, dénommé «Camp de la Délivrance», qu’il dirigera jusqu’à sa disparition. Il est fusillé par les Allemands le 18 décembre 1943. «C’est un drôle de moment, la guerre! Des nègres résistants, des Français traîtres à la patrie, des Allemands amoureux de Berlioz, de Baudelaire et du beaujolais, des gendarmes du côté des proscrits. Qui était la victime, qui était le bourreau?», écrit Tierno Monénembo dans sa fresque épique et historique. Il se fait ici mémorialiste d'un héros africain et signale combien il doit ce livre à Etienne Guillermond, journaliste spécialiste des migrations africaines, qui a mis à sa disposition l’imposante documentation rassemblée sur ce martyr ignoré de la Résistance. «J’espère que nous irons en décembre prochain, lui et moi, dans le Fouta-Djalon, dans la commune de Bomboli où est né Addi Bâ. Longtemps, on a refusé de lui attribuer toute médaille car c’était un Nègre!» Le Terroriste noir, élégie monénembienne tissée des fils d’or du souvenir, ourlée dans une langue merveilleuse, fait surgir du néant un diamant noir et non la bête à cornes que la Kommandantur voyait en tout tirailleur «sénégalais».  

L’EXIL COMME RENAISSANCE
Né en 1947 à Porédaka, dans le Fouta-Djalon, ce peul aux longues jambes de coureur de demi-fond raconte d’abord l’amour pastoral qu’il porte à son pays. Tierno Monénembo l’a traversé du nord au sud, partant de son village natal de Labé, dans la préfecture du Fouta, puis coulissant progressivement de Mamou à Kindia avant le long séjour dans la capitale Conakry au rythme des affectations de son père et de sa formation universitaire. Il succombera, comme la plupart de ses concitoyens, aux harangues de Sékou Touré, avant que le chantre du «Non à de Gaulle» et de l’autodétermination immédiate des peuples anciennement sous domination étrangère ne révèle sa face sombre et sanguinaire. Le guide suprême de la révolution guinéenne, qui se prenait pour l’incarnation de l’Almamy Samory Touré (leader politique et militaire de l’Afrique soudanaise, il fut un adversaire coriace de l’armée française à la fin du XIXe siècle), ne voyait plus en tout bachelier qu’un rival qu’il convenait d’occire. Les premières victimes jetèrent Monénembo sur les routes de l’exil, pour échapper à la guerre qu’un tyran lançait contre son propre peuple. L’auteur des Crapauds-brousse (Seuil, 1979) dressera dans ce roman le portrait satirique d’un autocrate et poursuivra, par anticipation, dans Un Attiéké pour Elgass, le bilan-réquisitoire des Etats africains après les indépendances. La Guinée, il l’a quittée agonisant pour renaître en exil.

LA GUINEE A TOUT MAIS…
Au risque de lasser, Tierno Monénembo répète que son propos n’est pas nihiliste. Il réclame aux intellectuels un exercice de lucidité. Après avoir séjourné au Sénégal et en Côte-d’Ivoire, il obtient un doctorat ès sciences à Lyon. Ce sésame en poche, il choisit pour son premier poste d’enseigner la biochimie en Afrique: à Batna, en Algérie. Et d’évoquer ses conversations avec l’autre grand romancier de sa génération, le défunt William Sassine: «Nous nous téléphonions à quatre heures du matin. Il était retourné en Guinée mais me suppliait de rester en Occident et de ne pas aller à mon tour poser ma tête dans l’égorgeoir magnifique.» En effet, Monénembo aime à définir la Guinée comme «le pays qui a tout mais le cherche». Condensé d’un aveuglement. Aussi considère-t-il que le problème vient pour l’essentiel de la réduction de l’Etat dans la personne du président. « En fin de compte, dans un tel Etat de merde, l’éducation, la création des infrastructures et l’adoption d’un corps de règles capable de faire tourner la machine sont étouffées. Ne subsiste qu’un corset sectariste, réductionniste et fétichisant qui écrase tout.»
S’en prenant aux marabouts, il fulmine: «Ils n’ont que de fausses solutions et sont pourtant l’un des vrais problèmes.» Faudrait-il alors les brûler comme le fit l’Europe pour entrer de force dans la modernité? Monénembo sourit et réfute. Il n’a ni le physique des bourreaux ni le goût du sang. Il observe, pensif: «La plupart des prisonniers jetés dans le mouroir que fut le camp militaire Boiro, à Conakry, l’ont été via une commande des sorciers afin, prétendaient-ils, que Sékou Touré ait une longue vie… Il les a entendus et, plus souvent même, furieusement devancés.»

LE TON EST LA CLEF
Depuis Le Roi de Kahel – biographie romancée du Français Aimé Olivier de Sanderval, qui vécut en Guinée –, lauréat du Prix Renaudot en 2008, l’écrivain est-il apaisé? Non, dit-il, on ne peut pas avoir vécu quarante-deux ans d’exil et être apaisé! Il est toujours furieux contre les dictatures fortes, molles ou frémissant encore sous les cendres du «sékoutourisme mortifère». L’écriture est une danse afin de repousser les horreurs jamais lasses d’occuper la scène. Comment scénarise-t-il ses histoires dont l’agencement est si limpide, et la balance si impeccable entre principe énonciatif et distribution des rôles des personnages? «C’est le ton qui est la clef de mon enveloppe textuelle. Je cherche le la. Avant cela, l’histoire est déjà en moi. Elle vrombit comme un moteur au ralenti, qui connaît le point de départ et celui d’arrivée. Le ton permet à la machine de s’élancer. Je me souviens avoir ruminé L’Aîné des orphelins, fiction sur le Rwanda durant le génocide. Et un beau jour, la phrase tonique est tombée. Sans clef et sans chute, il n’y a pas de roman.» Et puis, dit-il, les romans s’emboîtent. Raison pour laquelle il voudrait tellement que les Guinéens relisent Camara Laye. Et si les cendres de cet illustre auteur revenaient au pays, Monénembo aimerait donner le «la», cette phrase qui ouvrirait à un vieil exilé la porte du retour au pays natal.

 

Tierno Monénembo, Le Terroriste noir, Editions du Seuil, 2012, 225 pp.

 
Le Courrier
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