Resnais en trompe-la-mort
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FRANCE A la fois grave et ludique, «Vous n’avez encore rien vu» revisite le mythe d’Orphée et Eurydice. Nonagénaire, le vétéran du septième art hexagonal continue de surprendre.
Alain Resnais a fêté ses 90 ans en juin dernier. D’autres cinéastes font toujours le même film dès la trentaine. Lui invente à chaque fois une forme surprenante. Comme dans Vous n’avez encore rien vu, ovni découvert en compétition internationale au 65e Festival de Cannes.
L’homme n’est pas du genre à s’émouvoir devant les photos jaunies. Mais il s’est convaincu très tôt que les fantômes avaient quelque chose à nous dire. Fantômes de la guerre d’Espagne dans Guernica (1950), des camps de concentration dans Nuit et brouillard (1955), de la bombe atomique dans Hiroshima mon amour (1959). Pourtant, l’œuvre récente d’Alain Resnais ne se visite plus comme un mausolée. On n’est pas invité à s’incliner devant des disparus et des amours défuntes. Qu’il soit grave ou farceur, le cinéaste s’échine à capter les passions humaines dans une continuité qui abolit l’espace et le temps.
LE MONDE EST UNE SCÈNE
«Ce que je cherche toujours dans mes films, dit Resnais, c’est une langue de théâtre, un dialogue musical qui invite les acteurs à s’éloigner d’un réalisme du quotidien pour se rapprocher d’un jeu décalé.» Dès lors, le monde devient une scène et Vous n’avez encore rien vu un film d’outre-tombe qui paraît tourné dans une crypte. Un film qui nous dévisage et nous parle des vivants que nous cherchons à rester.
Au départ, une troupe d’acteurs gagne la demeure d’un auteur dramatique disparu pour un hommage. Dans un message vidéo posthume, tous ont droit à des compliments bien tournés. Qu’ils s’appellent Pierre Arditi, Sabine Azéma ou Mathieu Amalric, Anne Consigny, Hippolyte Girardot, Denis Podalydès ou Michel Piccoli. Lorsqu’on leur projette ensuite une captation moderne de la pièce Eurydice, les rôles qu’ils ont interprétés autrefois remontent à la surface.
INSPIRÉ D’ANOUILH
Rien n’est joué, tout est à rejouer, nous souffle Resnais, qui a puisé dans deux pièces de Jean Anouilh pour son scénario. Quand, plongés dans la pénombre, ils se dressent à l’improviste pour lancer leurs répliques, ses comédiens renaissent à la vérité de l’instant, en pleine lumière. Orphée et Eurydice peuvent avoir 20, 40 ou 60 ans. Rien n’a changé. C’est la même fièvre qui les anime, la même intensité qu’il s’agit de retrouver. Le même désenchantement dont il faut se préserver. Ton amour est-il sincère? Comment puis-je te faire confiance? Comment résister à la tentation de plonger encore une fois mon regard dans le tien? Faut-il croire cet homme qui dit que la mort est douce et que la vie a le tort de s’accrocher?
«Si Alain Resnais obtient le maximum de chacun, c’est dû à un secret que je vous dévoile ici», confie son producteur Jean-Louis Livi. «Il donne à la personne qui travaille, qui joue pour lui, le sentiment que c’est elle qui a tout apporté.» Le prochain film est en préparation: une comédie qui s’appellera Aimer, boire et chanter. Où de proches amis découvrent que l’un d’entre eux n’a plus que quelques mois à vivre.






