Fraternités
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CHRONIQUES AVENTINES
Cet été, le public lémanique a eu l’occasion de découvrir Alexis. Une tragédie grecque du collectif de Rimini Motus ainsi que Le Petit maître corrigé de Marivaux dans une mise en scène de José Lillo. Le premier spectacle au seuil de l’édition 2012 du Festival de La Bâtie, le second – quelques semaines avant – dans le cadre de la saison d’été du Théâtre de l’Orangerie.
Librement inspiré de l’Antigone de Sophocle dans la version qu’en donne Brecht, Alexis fait bien du personnage éponyme le cœur du propos, mais la dépouille de son frère, Polynice, hante le spectateur. Par delà son cadavre – dont l’inhumation fait problème – on oublie parfois les raisons de son trépas: non pas tant ce combat fratricide avec Etéocle, mais son origine même: la décision des frères, une fois Œdipe exilé, de se partager le pouvoir au gré d’une alternance annuelle – un pacte qu’Etéocle, ayant pris goût au pouvoir, ne respectera pas. Le frère lésé prendra alors la résolution de lever une armée contre sa propre cité, Thèbes.
En 2008, au moment même où Motus travaille la matière d’Antigone, éclatent en Grèce d’intenses manifestations contre l’austérité et meurt un jeune homme de quinze ans, Alexis Grigoropoulos, tombé sous les balles des forces de l’ordre. La compagnie y vit l’occasion d’une nouvelle incarnation de Polynice.
Qu’y a-t-il là de commun avec la comédie de Marivaux? Un détail, qui nous retient irrésistiblement; au cœur d’une intrigue légère en apparence: l’histoire d’un petit marquis trop fier pour dire simplement son amour à sa promise. Un mot, un seul, du domestique Frontin – glissé nonchalamment par le metteur en scène qui le campe – semble gros des révolutions à venir: «chaque nation a ses coutumes; voilà les coutumes de la nôtre.»
Peu importe, ici, le contexte précis de l’énonciation, Marivaux nous donne à entendre un domestique, faisant face à des nobles et qualifiant sa classe de «nation». Un pays, sous-entendu, peut en couver deux…
Rien, dans les intrigues de Sophocle-Brecht et Marivaux, ne résonne, mais dans les deux cas – en creux chez le Français, avec évidence dans Antigone – une réflexion sur le pouvoir et sa légitimité.
Si la querelle d’Etéocle et Polynice divise un même sang, Frontin, lui, n’a pas le sang bleu de son maître; l’appartenance à une même patrie agirait-elle comme un substitut? comme un élargissement du sentiment fraternel à tout un territoire? Sommes-nous «frères» par delà nos conditions, nos convictions? Ces dernières ne nous attachent-elles pas à l’étranger animé du même idéal davantage qu’à notre prochain? Le parti ne l’emporte-t-il pas parfois sur la patrie?
C’est du côté d’Argos, dans sa belle-famille, et non dans Thèbes que Polynice cherche du réconfort et ourdit sa vengeance. Frontin vit bien au royaume de France, mais ses manières, son langage et sa conception de la vie ne sont pas ceux du pays tout entier. Tenté, un temps, de copier son maître, de se projeter en lui pour arriver fantasmatiquement, il abandonne bien vite ces singeries où sa dignité se perd. La suite de la pièce le voit assumer ses mœurs. Le rideau chu, à peine un demi-siècle plus tard, c’est leur avenir que les Frontins chercheront à assumer. Ils croiront trouver des frères de lutte dans le Tiers état, mais là aussi, bien vite, deux nations – bourgeoisie et prolétariat – s’affirmeront qui ne tarderont pas à s’affronter tout au long du XIXe siècle et après.
Si la guerre civile sent le souffre et fut si souvent condamnée par principe, c’est par une forme d’aura qui colle à l’autorité. Une aura incurieuse de l’illégitimité de certains puissants. Or, la loi civile, parfois, doit être violée pour accéder à une justice plus haute; elle intègre rarement la possibilité de son propre dépassement. Rarement celui-ci fait-il l’économie d’un rapport de forces. En s’attachant scrupuleusement à une lutte légaliste, le combat des femmes aurait-il progressé en Angleterre et ailleurs comme il le fit? Sans mouvements sociaux, quels auraient été nos droits individuels et collectifs?
Dans une même tragédie, Sophocle nous donne à entendre deux désobéissances: celle de Polynice, politique, orgueilleuse aussi certainement, et celle d’Antigone voulant rendre les honneurs à ses deux frères également: le banni, comme le «héros». Depuis deux millénaires, notre idée de la justice a bougé: si l’ordre la qualifiait auparavant, aujourd’hui, elle articule le besoin d’égalité et un certain respect des différences (dans les représentations) invitant ainsi à reconsidérer le penser antique: il est un ordre coulé dans le mépris qu’un désordre doit corriger.
Aux désobéissants, la loi circonstancielle oppose ses tables d’argile; à la loi, le résistant oppose l’indignation et/ou une exigence plus haute. C’est la leçon de Polynice et celle de sa sœur, Antigone.
Polynice et Etéocle demeurent frères, aux yeux d’Antigone, dans la vie comme dans la mort; mais la vie a fini par les distribuer en deux nations distinctes. Pour certains, la fraternité se lit toujours dans les veines; pour d’autres, dans le commun des luttes.
* Historien et praticien de l’action culturelle (Haute Ecole Spécialisée de Suisse occidentale, HES-SO).





