Samedi, 25 mai 2013

Encore Rousseau?!

MARDI 25 SEPTEMBRE 2012

EN COULISSE

«Encore Rousseau?!» Voici ce qu’on peut entendre parfois, ces jours, lorsqu’on essaie de faire la promotion d’un spectacle autour de la vie et de l’œuvre du philosophe. Le Genevois moyen se sent submergé par l’offre culturelle – foisonnante, il est vrai, en cette année 2012, tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques. Mais cet agacement récent et tout relatif ne saurait ternir la grande réussite de cet anniversaire. Les manifestations de toutes sortes se sont succédé, chevauchées, avec une densité rare. Le public a manifesté une curiosité constante pour une œuvre somme toute compliquée. Pourquoi un pareil engouement? Cela a été dit et répété: les théories développées par notre philosophe atrabilaire restent d’une acuité et d’une actualité fascinantes. Mais au-delà de Rousseau, c’est le principe de la célébration collective d’une figure passée qu’il convient d’examiner ici de plus près.

A l’heure où le monde bascule dans un chaos inquiétant, fruit de la boursouflure d’un système capitaliste en roue libre qui, conformément aux prévisions marxistes, porte dans son sillage sa propre destruction (et malheureusement celle du genre humain dans la foulée), à l’heure où notre univers ultra-technologique, ultra-médiatisé, a réussi le tour de force d’isoler les individus comme jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité (de manière proportionnellement opposée à l’ultra-efficacité des moyens de communication), il semblerait que les membres d’une communauté, aussi délitée soit-elle, éprouvent un besoin viscéral de se rassembler autour de personnages emblématiques, intellectuellement stimulants, porteurs d’un passé commun, glorieux, riche, captivant. Déjà, en 2009, les 500 ans de la naissance de Jean Calvin avaient permis aux Genevois de tous horizons, de toutes origines, de se retrouver et d’investiguer ensemble le legs politique, spirituel et psychologique du héraut du protestantisme. Les célébrations autour d’Henri Dunant avaient été moins abouties, mais, encore une fois, l’intention de la communauté de se réunir autour d’une figure passée semblait répondre à une impérieuse nécessité. Une fois n’est pas coutume, l’auteur de ces lignes ne peut qu’adresser un satisfecit à nos autorités, pour avoir relayé ou initié ces impulsions!

Voilà des décennies que Genève, à l’instar du reste du monde occidental, n’est plus porteur d’un projet collectif, mais se contente d’être une ville dans laquelle se côtoient des individus préoccupés essentiellement par leur confort ou leur survie, suivant les classes sociales. Le système a fait de la plupart des citoyens des êtres égocentrés, préoccupés par leur présent immédiat ou, au mieux, par celui de leurs proches. Ici, comme ailleurs en Occident, les ennuyeuses fêtes nationales et le folklore patriotique superficiel ne sauraient masquer le déficit de cohésion de la communauté locale. Et comment être ouvert au monde, quand on n’est même plus capable de l’être à son voisin? La perte vertigineuse des valeurs de solidarité humaine est porteuse de conséquences désastreuses dans tous les domaines, sociaux, culturels, économiques ou écologiques, à Genève comme ailleurs.

Toutefois, par un des ces ressorts inconscients de survie dont chaque communauté à le secret, la célébration de glorieux ancêtres permet de ressusciter, temporairement, une époque au cours de laquelle la société humaine était le sujet de réflexion central des intellectuels, des artistes, des humanistes, et, par extension, des peuples. L’organisation de la cité par Calvin, l’action humanitaire de Dunant, le contrat social proposé par Rousseau sont autant de matière à réflexion autrement plus stimulante que les diatribes démagogiques de nos actuels politiciens sur le pouvoir d’achat ou la sécurité.

Alors oui, il faut fêter «encore Rousseau» sous toutes ses formes! Et il ne faudra pas s’arrêter en si bon chemin: il faudra convoquer d’autres figures genevoises connues ou moins connues, Léon Nicole, Jacques Gruet, Marie Dentière, pour continuer à investiguer ensemble nos origines, ce qui nous lie, ce qui nous oppose. Il faut se battre pour rappeler que Genève n’est pas seulement un refuge pour les hedge founds, un repère de mafieux internationaux ou un sanctuaire pour bobos décérébrés, mais une ville au passé captivant, une ville qui, avant d’abdiquer devant les puissances de l’argent, fut un lieu de chair et de sang, qui abritait une communauté humaine digne de ce nom. Rappelons que le père de Jean-Jacques enjoignit son fils d’aimer sa cité, non pas devant un drapeau insipide, mais devant une gigantesque orgie sur la place Grenus qui symbolisait la cohésion sociale dans son expression la plus jouissive!

Les commémorations, loin du cliché poussiéreux, revêtent donc une importance primordiale. Il faut que nous célébrions encore la vie et l’œuvre de Voltaire, de Luther, de Rosa Luxembourg..., de toutes les grandes figures de l’Histoire, admirées ou contestées, car ces idées, ces modèles, sont prétexte à débattre ensemble, à se retrouver sur la place publique au lieu de se décérébrer devant M6 ou de se cacher derrière son Mac. Débranchez-vous et rebranchons-nous, car comme le disait le prophète des rastas, Marcus Garvey: «Un peuple sans passé est comme un arbre sans racines.»

 

 

* Auteur metteur en scène. Prochain spectacle: Le Trip Rousseau, du 2 au 21 octobre, au T50, Genève, tél. 022 735 32 31, www.t50.ch

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