Neuchâtel sortira-t-il de l’impasse?
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TRANSRUN • Après le refus du RER-Transrun, la question du «vivre-ensemble» est plus lancinante que jamais dans le canton.
Après le choc du refus dimanche du projet de RER-Transrun (notre édition d’hier), Neuchâtel se réveille avec la gueule de bois. Face à la fracture Haut-Bas mais aussi ville-campagne, et alors que l’ensemble des milieux politiques, économiques et culturels étaient favorables au projet, sera-t-il encore possible de vivre ensemble à l’avenir dans ce canton? Analyse de François Hainard et d’Olivier Crevoisier, professeurs à l’Institut de sociologie de l’université de Neuchâtel.
Dans quelle situation se trouve le canton de Neuchâtel au lendemain du refus du RER-Transrun?
François Hainard: Je pense qu’il y a une cassure, une polarité entre la modernité, d’une part, et le repli sur soi, le statu quo, d’autre part. Des catégories de population estiment que les choses ne vont pas si mal et n’ont pas les mêmes exigences d’adaptation ou de connexion aux grandes questions actuelles que d’autres. Il sera difficile de les convaincre qu’il faut être un peu altruiste. On trouve de l’égoïsme local, comme à la Côté-au-Fée, mais aussi individuel, de ceux qui ne prennent pas les transports publics. Il faudra réunir ces deux antagonismes, ce qui ne sera pas simple. Mais la question des transports publics est une composante intrinsèque de notre société: on devra trouver des solutions. D’autant que la mobilité spatiale est aujourd’hui l’alternative à la mobilité résidentielle, au déménagement. Pour une région périphérique comme la nôtre, c’est une question importante.
Olivier Crevoisier: On constate un phénomène de métropolisation. On vit dans des sociétés où l’on interagit dans le cadre de régions plus vastes que le schéma ville-région traditionnel, aujourd’hui obsolète. Une personne en formation ou qui cherche un emploi regarde dans toute la Suisse occidentale.
Mais l’aspect mobilité rail doit être mis en relation avec d’autres éléments. Derrière le Transrun, il y avait le projet RUN (réseau urbain neuchâtelois, ndlr), à savoir une certaine vision de l’organisation sociale, économique et spatiale du canton, un projet de société avec une cohérence et une vision progressiste qui apportait une réponse aux problèmes de clivage Haut-Bas, aux déficits publics, etc. Mais, sans le projet de mobilité, pourra-t-on réorganiser les hôpitaux, les activités culturelles, etc.? On est actuellement dans une panne de vision qui va probablement décourager un certain nombre de personnes. D’autant que les opposants n’ont pas de solutions de rechange, même s’ils affirment le contraire. Ce n’est pas pour rien que dimanche ils n’ont pas communiqué.
Ce rejet est-il, selon vous, un désaveu du Conseil d’Etat?
O.C.: Le Conseil d’Etat est un bouc émissaire, le fusible. Dire qu’il a mal travaillé est abusif, même s’il a commis des maladresses. On assiste en fait à une remise en question de toutes les élites politiques, économiques et culturelles. On se trouve dans un schéma où tous les partis et toutes les élites urbaines sont d’accord, mais pas le citoyen lambda. Le même phénomène est intervenu avec certaines fusions de communes. Cette montée de conservatisme, qui désigne des boucs émissaires, est inquiétante. Je crains pour Neuchâtel le même repli auquel on a assisté dans certains cantons de Suisse alémanique il y a une douzaine d’années avec la montée de l’UDC.
Comment sera-t-il possible de continuer à vivre ensemble dans ce canton?
F.H.: Le doute sur le futur du canton s’installe. Il faut laisser digérer pendant quelques mois, mais ce sera difficile. Ce qui est frappant dans ce genre de votation, c’est que des gens se battent pour dire non, comme si cela permettait de résoudre les problèmes. Mais ceux-ci existent toujours. La dynamique de la cohésion sociale est cassée et cela laissera des cicatrices qui vont peser longtemps.
Contrairement à ce que disent les opposants, ce ne sont pas les aspects techniques de la mobilité qui font problème. Ils ont déjà été discutés. C’est la concordance de vue des différentes composantes politiques du canton qui doit être remise en place avant de pouvoir aller de l’avant. C’est à ce prix-là seulement qu’une cohésion pourra éventuellement se redessiner.
O.C.: Si on regarde tous les débats, souvent assez virulents, qui ont eu lieu sur le RUN, la collaboration intercommunale et la mise en place de l’agglomération, on constate qu’aujourd’hui plus personne ne remet le fait de collaborer en question. Pour le RER-Transrun, c’est la même chose. Les débats ont lieu. Décider de mettre un tunnel ici ou ailleurs ne va pas changer la donne. Si on ne trouve pas la capacité de reconstruire un certain consensus, aucun projet ne pourra passer la rampe. I
Le PLR revendique la liberté d’expression
Le PLR soutenait le RER-Transrun. Mais il était profondément divisé à l’interne – davantage que les autres partis, pas non plus totalement unanimes. Plusieurs dissidents faisaient partie du comité Transrun-non et ont probablement contribué, par leur omniprésence dans la campagne, à l’échec d’un projet porté par la majorité PLR du Conseil d’Etat.
Si Damien Humbert-Droz, président du parti cantonal, reconnaît qu’il s’agit bien d’un «échec», il ne s’alarme pas pour autant: «Notre parti respecte la liberté d’expression, qui nous est chère», note-t-il. Le peuple ayant tranché, il veut «remettre dès demain l’ouvrage sur le métier. Je ne pense pas que l’on ne parlera plus de transports publics pendant dix ans», ajoute-t-il.
Pour travailler sur quel projet? «Les opposants ont dit qu’il existait d’autres variantes, on veut voir si c’est valable. Le projet sera peut-être plus onéreux et moins efficient, mais la population le savait en se prononçant», relève-t-il.
Pour le PLR Philippe Bauer, farouche opposant au RER-Transrun, le discours ne diffère guère, même s’il reconnaît qu’il y aura «un certain nombre d’explications au sein du parti». «Je n’ai pas l’impression d’être le fossoyeur du canton, mais plutôt d’avoir réussi à susciter le débat», note-t-il.
A la question de savoir si le PLR demandera à Claude Nicati de démissionner, la réponse du président est clairement «non». Damien Humbert-Droz est en revanche nettement moins disert sur l’intention des instances dirigeantes du PLR de le représenter aux cantonales de 2013. «C’est le parti qui décidera», botte-t-il en touche.
Du côté des opposants, aucun n’a réclamé la démission de Claude Nicati. Seul le Nouveau parti libéral (NPL) de l’ancien conseiller d’Etat Frédéric Hainard a franchi ce pas.
«C’est au Conseil d’Etat de renégocier»
Au lendemain de l’échec du RER-Tranrun, Yvan Perrin, président de l’UDC neuchâteloise, se dit favorable à un réseau de transports publics performant dans le canton.
Vers quoi s’achemine-t-on après le refus du RER-Transrun?
Yvan Perrin: Nous allons vers la correction du rebroussement de Chambrelien tout en gardant la ligne actuelle, qui dessert seize mille personnes, soit 10% de la population. Le Conseil d’Etat nous a expliqué que plusieurs variantes ont été étudiées. Il suffit de les ressortir du tiroir et de les réexaminer avec un regard neuf qui ne sera plus pollué par le Transrun.
Comment comptez-vous vous y prendre pour renégocier avec la Confédération et les CFF, ces derniers ayant dit que, en cas de refus, ils ne feraient que rénover la ligne actuelle?
Ce n’est pas au comité Transrun-non de négocier mais au Conseil d’Etat. Mais nous pouvons faire office de facilitateurs.
Vous défendez l’alternative du Transrun light du PLR de Rochefort. Mais les experts disent qu’elle n’est pas rentable, pas moins chère que le Transrun, n’améliorerait pas beaucoup le temps de trajet et ne permettrait pas un véritable transfert de la route vers le rail... Tout le monde a tort sauf vous?
Les études sur le Tranrun remontent à plus de dix ans. Très tôt lors du processus de réflexion, on s’est concentré sur une seule variante, celle de Cernier. On a ensuite construit le discours autour pour la justifier. On a commencé par la conclusion puis on a trouvé les arguments pour dévaloriser les autres options.
Toute amélioration de la ligne sera payée par le canton. Comment l’UDC, qui rechigne toujours aux dépenses, justifie-t-elle la «perte» de 352 millions de la Confédération, même si une partie sera investie pour rénover la ligne actuelle?
Les CFF sont tenus de rénover la ligne, donc tout l’argent ne s’envole pas. Les 111 millions du fonds d’agglomération n’étaient pas garantis. Le montant pouvait varier entre 0 et 111 millions. C’est comme si, parce qu’on vous offre une promotion, vous vous achetez une voiture dont vous n’avez pas besoin. On nous a toujours dit que le canton n’avait pas d’argent et tout à coup il en avait pour le Transrun.
Vous avez l’intention de vous présenter au Conseil d’Etat en avril 2013. Finalement c’est peut-être vous qui renégocierez avec les CFF, si tant est que ce soit possible...
Chaque votation, chaque élection vaut pour elle-même. Avant les élections générales de 2013, il y a d’abord une complémentaire pour remplacer Jean Studer. Et puis mon parti doit décider s’il veut me présenter. On est donc encore loin des élections. Mais je n’ai jamais caché mon intérêt pour la fonction.
Cette votation avait précisément pour but de servir de tremplin à l’UDC en vue des cantonales...
Du moment que l’UDC était le seul parti à militer pour le non, il s’agit en effet d’un succès de mon parti. En politique, une victoire ne fait jamais de mal.
Propos recueillis par CGM





