Huit coups bientôt frappés
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GENEVE Comment bâtir une politique du théâtre? Par le haut? Par le bas? Le magistrat en charge de la culture a opté pour le juste milieu via une consultation inédite. Première des huit Rencontres théâtrales lundi.
Améliorer le soutien au théâtre, valoriser la création, favoriser l’accès à la culture et engager un nouveau mode de dialogue avec les partenaires culturels: professionnels, associations, institutions et différents corps de métiers. Voilà les quatre objectifs des Rencontres théâtrales pensées par Sami Kanaan. Pas aisé de s’attaquer à un milieu qui «déchaîne des débats passionnels au vu d’enjeux majeurs assez proches», glisse le magistrat. Celui du théâtre, «très riche à Genève, doté d’un grand nombre de scènes, et qui a connu un bel essor».
Dans son introduction au théâtre grec, André Degaine1, auteur d’une bible dessinée sur ses 2500 ans d’histoire, plantait ainsi le décor: «En chimie, il y a des corps simples et des corps composés. De même en art. On pourrait dire, par exemple, que la danse, la sculpture, la musique sont des arts simples... Alors que le théâtre se ‘compose’ des légendes populaires et du culte de Dionysos, les premières étant greffées sur le second.»
Le théâtre, un art complexe parce qu’il doit composer avec d’autres éléments? Ce serait simplificateur, mais proche de l’ambivalence même du terme, qui désigne à la fois l’édifice et son contenu. Alors danse ou pas danse dans un théâtre? On touche là au nerf de la guerre, alors qu’à Genève le projet de Nouvelle Comédie est enfin mis sur les rails – le projet d’ossature architecturale a ressoudé Ville et Etat en mai dernier. Il s’agit maintenant d’en définir la mission et la direction. Sami Kanaan semble avoir sa petite idée sur la question, puisque la nouvelle salle «prendra en compte les arts de la scène au sens large». Fin de l’Arlésienne pour le Pavillon de la danse (refusé par les électeurs de Lancy en 2006, ndlr), qui résoudrait bien des problèmes? «Un concours d’architecture est en cours de préparation», apprend-on. Deux nouvelles qui satisferont le réseau chorégraphique genevois, fort du dynamisme de ses compagnies, représentées aux Rencontres théâtrales par deux danseuses. La Ribot, dont la renommée internationale n’est plus à faire, participera au débat du 30 novembre sur la Nouvelle Comédie.
MUE DU THÉÂTRE?
L’immixtion de la danse dans les arènes théâtrales n’est pas un fait nouveau. A Avignon, Jean Vilar, dans les années 1960 déjà, conviait Maurice Béjart à se produire dans son festival. Mais avec le chorégraphe Jan Fabre et la vive polémique suscitée en 2005, la question de la transgression se plaça non seulement sur le plan disciplinaire mais également moral. «Le théâtre y perdit son âme selon certains commentateurs», relève Mathieu Menghini, ancien directeur de théâtre, historien, aujourd’hui chargé de médiation culturelle à la Haute école de travail social à Genève, à quelques jours de la première des huit Rencontres théâtrales dont il est l’un des coordonnateurs. D’où la question posée en ces termes: le théâtre a-t-il connu une mue de son essence ces dernières années?
Carole Talon-Hugon2, invitée à débattre lundi prochain au bout du lac, tentera d’y répondre, raccordant ce phénomène à la rupture avec l’esthétique romantique de la fin du XVIIIe, explique Mathieu Menghini.
L’Orangerie accueillera ladite séance inaugurale baptisée «Théâtre et cité»: l’occasion pour la romancière, poétesse et dramaturge genevoise Sylviane Dupuis de se pencher sur l’utilité du théâtre3 aujourd’hui et d’évoquer la singularité d’une forme texto-centrée. Sophie Klimis, associée à la dernière saison du Grü/Transthéâtre de Genève, alors codirigé par Michèle Pralong et Maya Boesch, remontera quant à elle à la comédie et la tragédie antiques pour étudier la relation entre théâtre et civisme. Dans quelle mesure les responsables des concours tragiques de l’Athènes du Vesiècle avant notre ère devaient rendre des comptes sur leur politique culturelle? Une question que la philosophe belge évoquera en clin d’œil au magistrat socialiste en charge du Département de la culture et du sport à Genève, qui met lui-même aujourd’hui sa politique culturelle, et en l’occurrence théâtrale, en débat.
SOUTIEN AUX COMPAGNIES
Car Sami Kanaan a souhaité entreprendre un dialogue ouvert avec les professionnels du théâtre. A son arrivée à la tête du dicastère l’attendaient un certain nombre de «dossiers chauds, tels que le relogement d’Omar Porras (à la Cité bleue dès janvier prochain, ndlr), la nomination de la direction du Grütli (de Frédéric Polier), la convention d’Anne Bisang (ancienne directrice de La Comédie, elle vient de créer sa compagnie), outre la Nouvelle Comédie». Un peu plus d’un an après, une «prise de température» s’imposait.
Son budget à manier en 2012: 242 millions de francs pour le seul volet culturel, dont plus de 19 millions alloués au théâtre. Sans compter l’entretien et les travaux nécessaires des locaux municipaux, soit la plupart des théâtres subventionnés (Comédie, Poche, Saint-Gervais, Grütli, Orangerie, Pitoëff, Casino Théâtre, Théâtre de L’Usine, Traverse/Maison de quartier des Pâquis, Etincelle/Maison de quartier de la Jonction, etc.).
Ce qui n’exclut pas le financement d’indépendants comme à La Parfumerie, où le Théâtre Spirale s’appuie notamment sur une convention de subventionnement triennale conclue également avec le canton (lire ci-dessous). Invité à débattre dans le cadre de la 3e rencontre, Patrick Mohr, son co-directeur, évoquera une problématique qui lui est familière: les «Soutiens aux compagnies et théâtres indépendants.» Les conventions sont-elles de bons outils ou faut-il en penser d’autres? L’enchevêtrement des soutiens – une pratique dans laquelle la Suisse est championne – conduit-il à la précarisation? Autant de questions essentielles dans le panorama genevois, que les orateurs et tous les invités – l’ensemble de la profession, les collectivités publiques et leurs partenaires – aborderont le 17 octobre au Théâtre du Grütli.
COMPLEXITÉ FOLLE
En termes de gouvernance, les théâtres genevois sont donc un véritable casse-tête. Chacun d’entre eux est presque un cas particulier – et on en compte une quinzaine. Le Conseil de Fondation du Théâtre Saint-Gervais, par exemple, relevant du droit privé, comprend notamment des représentants municipaux et cantonaux, qui en nomment le directeur. La Comédie et Le Poche sont logés à la même enseigne, tous deux bénéficiaires d’une convention de subventionnement de la Fondation d’art dramatique, institution de droit public mandatée par la Ville et l’Etat, à qui les deux établissements rendent des comptes – «les décisions les concernant doivent donc être entérinées par le Grand Conseil», relève Virginie Keller, cheffe du service culturel de la Ville. Le Théâtre Pitoëff est confié pour sa part à une compagnie, en l’occurrence pour cette saison le Théâtre en Cavale, qui vit sa dernière année dans ces murs.
Pour Virginie Keller, la question de la gouvernance des théâtres est «d’une complexité folle», liée à leur propre histoire. Deux institutions, le Grütli et l’Orangerie, sont ainsi le fait du Prince puisque leur direction est traditionnellement nommée par le ministre de la culture. D’où de vives réactions, parfois «entre deux portes», suscitées par la nomination du nouveau directeur du Grütli, après le changement de cap radical de Michèle Pralong et Maya Boesch qui l’ont co-dirigé jusqu’en juin dernier. Quid aujourd’hui du souffle expérimental, voire vital, qu’elles avaient instillé? Quid aussi de lieux transdiciplinaires, accueillant de la danse? En présentant sa saison vendredi dernier, Myriam Kridi affirmait sa volonté de mettre sur le devant de la scène «trans» du Théâtre de L’Usine une discipline particulièrement dynamique à Genève, et plurielle, pour combler son absence au Grütli, à la Comédie et à Carouge, où trois metteurs en scène tiennent les rênes du théâtre.
Si des changements d’orientation artistique sont possibles aux manettes d’une institution théâtrale, c’est bien parce que sa ligne artistique n’est précisément pas gravée dans le marbre et qu’elle est à chaque fois définie par la personnalité artistique qui en prend les commandes. «A qui une très grande liberté a été donnée jusque-là, constate Virginie Keller. Mais les pouvoirs publics doivent-ils aller plus loin que la définition d’un cadre formel et ouvert? Si le Théâtre du Grütli avait eu une ligne précise à respecter, la démarche beaucoup plus expérimentale suivie par ses deux co-directrices n’aurait pas été possible. Ce sont les artistes qui font évoluer les politiques et pas le contraire», avance-t-elle.
DESSINER UNE CARTE THÉÂTRALE
Sami Kanaan a bien conscience de devoir s’atteler au «missionnement» des théâtres publics (relève, accueil, expérimentation, etc.). S’agit-il de dessiner une «carte théâtrale», interroge celle qui le seconde au Département? Faut-il que toutes les salles aient un profil très affirmé, avec des cahiers des charges précis? A-t-on besoin de lieux gérés par un administrateur culturel qui donne des clés à des projets viables? La deuxième rencontre, le 2 octobre, lèvera un coin de voile sur cet épineux sujet, en présence de nombreuses directrices, et directeurs de salles – Poche, Théâtre de L’Usine, Grütli, Galpon – ainsi que de responsables culturels.
Une deuxième rencontre pensée comme un pendant de la première, mettant en jeu à l'échelle des praticiens genevois les questions agitées par les «théoriciens» invités le 24 septembre. «Le débat a d’abord lieu entre des intervenants choisis pour leurs perspectives différentes, dans lesquels les gens peuvent se reconnaître, puis il s'élargit à toute l'assistance», précise Mathieu Menghini. Ainsi, les huit Rencontres échelonnées dans l’année, s’étendent comme une véritable «saison théâtrale», de septembre à mars.
DES METIERS DISPARAISSENT
Celle du 1e novembre sera dédiée aux différents métiers de la scène (quatrième rencontre). Des métiers avec lesquels la scénographe Natacha Jaquerod, également chargée de la conception et de la coordination des débats, est en prise directe. «J’en ai d’ailleurs vu certains disparaître, comme celui d’accessoiriste, assuré le plus souvent maitenant par le décorateur ou par le metteur en scène», confie celle pour qui la délégation de l’organisation des Rencontres à des acteurs de terrain est déjà une manière d’ouvrir un débat évolutif. Débat lancé en mai dernier sur la plate-forme Geneveactive créée par le journaliste culturel Jaques Magnol, autre coordonnateur de l’événement.
Sa pratique de la coordination de rencontres et de «mise en réflexion» remonte à 2004, déjà, avec le Mouvement 804, créé en réaction aux coupes effectives de l’Etat dans le budget alloué à la culture. Engagement poursuivi dans le cadre du Rassemblement des artistes et acteurs culturels (RAAC), dès 2007, lorsque l’Etat, cette fois-ci, envisageait un transfert de charges vers la Ville sans compensation (financière). De manière transversale, dans un dynamisme d’échanges avec les communes, la Ville et l’Etat, l’auteure du Livre blanc des métiers de la scène du côté des coulisses, Scènes de travail estime que le RAAC a marqué des avancées concrètes en termes de questions sociales et de soutien à la création. Les Rencontres, qui en sont une forme de continuation, ont aujourd’hui pour rôle de «remettre l’art dramatique en question en vue de parler de l’objet théâtre et de son prolongement dans la société».
L’éthique des «Parfumeurs»
Le point avec Patrick Mohr, co-directeur du Théâtre Spirale.
Comment fonctionnez-vous en tant qu’indépendant?
Patrick Mohr: Parmi les premières compagnies à avoir bénéficié d’un «contrat de confiance» il y a seize ans, le Théâtre Spirale reçoit une subvention de 80 000 francs de la Ville de Genève, et la même somme de l’Etat. En juin 2013, notre convention triennale arrivera à terme et il nous faudra postuler avec un nouveau projet. On aimerait bien ne plus être dans le provisoire et avoir une ligne budgétaire fixe, comme le Théâtre du loup par exemple, sans avoir à renouveler à chaque fois nos demandes. Mais nous parvenons aussi à trouver beaucoup de fonds propres, tirés de nos recettes et des ventes de spectacles en tournée, car nous jouons longtemps, parfois jusqu’à 150 fois, ce qui est rare en Suisse romande. C’est aussi important de se produire dans les grands théâtres, à Vidy, au Théâtre du Passage, ou ailleurs en Suisse romande où il existe une porosité saine entre indépendants et institutions, tout en circulant aussi à l’étranger. Nous aimons toucher des publics très variés, jouer aussi bien dans des écoles que des maisons de retraite, sur des places de village de Savoie ou d’Afrique, dans des bibliothèques, des prisons, des bars... et bien sur des théâtres.
La situation de La Parfumerie a-t-elle évolué?
Nous avions été sommés de quitter les lieux en 2013. Lieux que l’Etat, propriétaire du terrain, nous dit vouloir raser en vue d’agrandir l’Hôtel de police adjacent. En réalité, l’agrandissement en soi ne détruirait même pas nos locaux car il s’agit de construire en sous-sol une salle d’entraînement pour la police et un centre de données informatiques. L’échéance, qui coïncidait avec le terme de notre convention, a été repoussée à juin 2014. Mais la destruction de La Parfumerie n’est pas encore une fatalité, et même si elle est assez vraisemblable vu l’ampleur du projet qui nous menace, nous avons déjà réussi à trois reprises à éviter la destruction. Nous n’avons pas vendu nos dernières cartouches et avons encore pas mal de ressources pour résister. Mais pour l’heure, aucune alternative ne nous a été proposée.
Quelle ligne suit La Parfumerie?
– Nous avons plusieurs moteurs artistiques: le Théâtre des intrigants de Michel Faure, la Cie 100% acrylique avec Evelyne Castellino, et le Théâtre Spirale, co-dirigé par Michèle Millner et moi-même. Nous sommes un lieu de création pour les compagnies résidentes, qui ont fondé et continuent d’animer bénévolement La Parfumerie. Un lieu d’accueil et de création pour d’autres compagnies locales. Un lieu festif aussi, avec soirées dansantes et concerts. Nous proposons également des ateliers et activités pédagogiques aux enfants, adolescents et adultes.
L’accueil pluridisciplinaire prime depuis le début: danse, musique, théâtre. Le but est de toucher des publics de culture et d’âge différents, et de ne pas s’enfermer dans des ghettos. A Genève, plus de 40% de la population est d’origine étrangère et il y peu de représentativité des différentes cultures. Une des particularités que relève le politique est cette forme de «théâtre multiculturel» qu’incarne le Théâtre Spirale, même si nous essayons d’échapper aux étiquettes. Nous travaillons beaucoup avec l’Afrique et l’Amérique latine. Nous tentons avant tout de défendre un théâtre qui conjugue engagement social, et exigence artistique, de transmission, de décentralisation, de tournée et, bien sûr, de création. Cette saison, nous en présentons deux nouvelles, et reprenons cinq spectacles car nous sommes aussi une compagnie de répertoire.
Que vous inspirent les Rencontres théâtrales?
– Je me réjouis de ces Rencontres, qui vont aborder des sujets intéressants, dont certains tabous. Les théâtres indépendants se sont beaucoup réunis, un temps, au Grütli. Puis il y a eu le Rassemblement des artistes et acteurs culturels (RAAC). Lorsque de grands mouvements de réflexion fédérateurs se créent en cas de menace, il faut que la tâche se poursuive en commissions. Cela demande un travail administratif qu’on doit fournir en plus de celui qui nous incombe en tant que compagnie. Concrètement, qu’est-ce qu’on en fait?
PROPOS RECUEILLIS PAR CDT
La Nouvelle Comédie, une «locomotive» selon Sandrine Kuster
Toutes les problématiques lui semblent passionnantes, problématiques auxquelles la directrice et programmatrice de l’Arsenic (Lausanne) est confrontée au quotidien. Sandrine Kuster aimerait donc suivre toutes les Rencontres, mais se réjouit en particulier de celle du 30 novembre consacrée à la Nouvelle Comédie. «Une grosse locomotive comme la Nouvelle Comédie ferait rayonner tout le théâtre de l’Arc lémanique, même si, à Lausanne, nous sommes des queues de comètes. La barre serait placée plus haut, ce qui serait bénéfique aussi pour le public. Encore faut-il définir par qui l’institution sera dirigée et quelle sera sa mission. La question dépend aussi de l’avenir de la danse à Genève. Si l’on prend l’Arsenic comme exemple, son sort a failli être défini par référendum. Mais c’est plutôt aux politiques de se concerter. Ce sont eux qui ont une vision d’ensemble». Et si pour Sandrine Kuster, toute initiative de dialogue semble bonne, le risque est de parvenir à un «consensus mou» qui satisfasse tout le monde. «Avec les initiatives qui viennent d’en haut, on peut craindre une coquille vide. Sur le terrain, nous proposons des idées puis allons voir les autorités en se demandant si elles vont suivre. Les gens qui sont en action dans les théâtres sont eux qui font la politique culturelle», poursuit-elle.
A Lausanne, en février prochain, se tiendra la septième rencontre, dédiée au rayonnement du théâtre romand.
Site internet
www.geneveactive.com/blog/rencontres-theatrales/rencontrestheatrales
Programme
1.Théâtre et cité
Lundi 24 septembre
2. Missions des théâtres « publics »
Mardi 2 octobre
3. Soutiens aux compagnies et théâtres indépendants
Mercredi 17 octobre
4. Les métiers du théâtre
Jeudi 1er novembre
5. La nouvelle Comédie
Vendredi 30 novembre
6. Pour des théâtres ouverts! Démocratisation et médiation de la culture
Jeudi 31 janvier 2013
7. Rayonnement du théâtre romand
Février 2013
8. Epilogue: le partenariat entre collectivités publiques et artistes
Mars 2013






