Mercredi, 19 juin 2013

A vous «La Planète bleue»

DIMANCHE 23 SEPTEMBRE 2012
LAURENT BLEUZE/RTS

COMPILATION Yves Blanc défie les lois de la radio et les modes musicales. Passionné d’écologie, de science-fiction et de métissages musicaux, le résident de Couleur 3 fait cohabiter David Lynch, rock touareg et techno russe sur la dernière livraison en CD.

«Je rêve d’un monde où l’on mourrait pour une virgule.» La phrase d’Emil Cioran barre le site web d’Yves Blanc. Dire que ce dernier est pointilleux tient de l’euphémisme. Au moment de notre rencontre, à la tour de la radio à Genève, son dernier bébé vient de lui être livré. Le septième volume de La Planète Bleue, compilation CD qui porte le nom de sa célèbre émission de radio. Interrompant la conversation en s’excusant, il se jette sur un exemplaire du disque, retire le film plastique, vérifie les chromo («c’est la première fois que j’ai le bleu que je veux, un bleu Nasa»), scrute les notes du livret et arbore un sourire de soulagement. «C’est un travail titanesque. Mes amis se moquent de moi car à chaque volume, je dis ‘cette fois, c’est le dernier’.»
Yves Blanc, c’est d’abord une voix, bien connue des auditeurs de Couleur 3, mais aussi de Radio Nova, Radio Canada et Radio Monaco, où «La Planète Bleue» est reprise. «On la trouve aussi sur iTunes, c’est l’une des émissions les plus podcastées dans le monde», ajoute-t-il avec une pointe de fierté. Le journaliste, producteur et globe-trotter musical, en vingt ans d’activisme, s’est assuré une place à part dans le monde de la radio. Intouchable, hors des modes, il vient rarement dans la grande maison qui l’emploie. Ses émissions, dûment numérotées, Yves Blanc les concocte en solitaire dans son antre du Vercors, où plus de 10 000 CD du monde entier se bousculent sur ses rayonnages. Trois à quatre jours de travail intense sur le logiciel Pro Tools pour une heure d’antenne, les samedis de 16h à 17h (rediffusion le dimanche de la semaine suivante à 12h).

Chez un flûtiste sioux
«La Planète Bleue» n’est pas une simple émission de radio. Un «film audio», selon son concepteur, une zone franche où l’on entend beaucoup de musiques (électronique, saharienne, asiatique, peau-rouge) et des interventions écolo-sociales limitées à quelques minutes. Un contenu sonore planant et suggestif, chambre d’écho du village global, flirtant avec le «new age» selon ses détracteurs. Collaborateur de la revue Sciences et Avenir, Yves Blanc a développé ses thèmes favoris dans un roman futuriste, Les Guetteurs du passé (Favre, 2010). Samedi dernier, l’émission numéro 744 abordait la mise en réseau des productions décentralisées d’énergies alternatives. Et la naissance, il y a un siècle, de Tarzan l’homme-singe, le mythe de l’enfant sauvage selon Edgar Rice Burroughs, «un représentant en taille-crayons à l'imagination débordante». Ce samedi, on causera ovnis...
Les compilations constituent un aperçu de la radio «autrement» voulue par son auteur, «le meilleur du meilleur de La Planète», dit-il. Le volume 7 mêle des stars à des noms moins connus. David Lynch (Etats-Unis), Brian Eno (Grande-Bretagne), Arvo Pärt (Estonie), Elisha Mudly (Afrique du Sud), Tamikrest (Sahara), Tony Allen (Nigeria) ou encore Scann-Tec (Moscou) ont cédé un titre, parfois inédit. Au prix de prospection et de négociations intensives, raconte celui qui se reconnaît le talent de l’obsession: «A chaque fois, il faut signer un contrat avec une quinzaine d’artistes différents, dont certains ne participent à aucune compilation.»
C’est le cas de Laurie Anderson, Arvo Pärt ou Brian Eno, que l’homme de radio peut se targuer d’avoir convaincu, grâce à l’aura dont jouit son émission. «Il y a des cas incroyables comme ce flûtiste sioux, Douglas Spotted Eagle, que je tenais à avoir car je suis passionné de musique peau-rouge. J’ai passé un mois dans le Nouveau-Mexique avec sa famille, j’en suis devenu proche. Mais un truc coinçait au moment de me céder les droits du morceau. Comme je parle très mal anglais, j’ai mis un moment à comprendre pourquoi. On était à la veille de la deuxième Guerre du Golfe, quand de Villepin et Chirac refusaient de soutenir Bush: c’était un réflexe patriotique! J’ai dit à Spotted Eagle qu’il était peu connu en France et que la compilation se vendrait à 10 000 exemplaires – autant de futurs acheteurs potentiels de ses disques. Tout s’est arrangé.»

Pionniers «world» et «ambient»
Internet n’a-t-il pas donné un coup de vieux à son rôle de découvreur et de passeur? «Je ne crois pas. L’idée est le contraire de ce qui se fait aujourd’hui, et que je pressentais il y a douze ou treize ans: la profusion de fichiers anonymes, compressés, désincarnés. Cette compilation est un petit objet d’art, avec une tonne d’infos et un illustrateur différent à chaque fois.» En l’occurrence Nicolas Malfin, auteur de la série à succès Golden City, qui succède à Leo, Cosey, Marvana, Moebius ou encore Enki Bilal. Et il y a la musique. Ses albums clés, au fait? Il cite ceux de Can («qui ont innové simultanément dans plusieurs domaines, rock, électro, world music») et My Life in the Bush of Ghosts de Brian Eno et David Byrne, ou encore Dream Theory in Malaya de Jon Hassell. Sans eux, pas d’esthétique ambient, pas de «Planète bleue». Yves Blanc songe d’ailleurs à un concept d’émission qui serait consacré aux pionniers des musiques inventives, ceux qui ont «malaxé la géographie et le temps.»
C’est un stage dans une radio grenobloise qui a filé le virus à Yves Blanc. C’était avant la libéralisation des ondes par Mitterrand, et son style s’est rapidement démarqué. «En 1978, sur le campus de Grenoble, j’avais déjà participé à une radio pirate. Tous les soirs, on squattait la fréquence de France Inter pour aller chercher les auditeurs.» Suivra un passage par la revue Actuel, deuxième mouture, la rencontre avec son fondateur Jean-François Bizot, qui veut l’entraîner sur Radio Nova. Yves Blanc opte pour «Culture Club» sur France Inter, avant que Martin Meissonnier ne lui confie «Megamix» sur Arte. Et enfin, consécration, «La Planète Bleue», en 1995. Le concept, assure-t-il, «cartonne toujours en audience et en notoriété». Le vol 745 a lieu ce samedi à 16h.

 

Disque. La Planète bleue, volume 7, CD 13 titres, livret 28 pages illustré par Nicolas Malfin. Sortie le 26 septembre. Disponible sur www.rts.ch/boutique, www.laplanetebleue.com ou via Disques Office.

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