Domingo, Messie de l’Atacama
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CHILI Dans «L’Art de la résurrection», Hernán Rivera Letelier raconte l’arrivée d’un messie dans le monde des mineurs de salpêtre. Drôle, émouvant et tragique.
Un lit de cuivre planté dans le sable brûlant, sa courtepointe pourpre se mariant aux tons du crépuscule; une fille de joie dévote, Magalena, qui déclare: «Nous transformerons le désert en un grand lit nuptial !» Illusoire de faire ici état de toutes les heureuses bizarreries de L’Art de la résurrection, tant elles sont nombreuses dans ce livre haut en couleur, drôle et chargé en émotions du romancier sud-américain Hernán Rivera Letelier. Né en 1950 à Talca, au Chili, il est connu du public francophone pour ses précédentes fictions Mirage d’amour avec fanfare et Malarrosa, et a obtenu en 2010 en Espagne le Prix Alfaguara pour ce dernier roman – publié en français à l’instar des autres ouvrages cités chez Métailié. Et force est d’admettre que L’Art de la résurrection méritait bien pareille distinction littéraire.
VIRAGE AMOUREUX
Letelier connaît bien les déserts des mines de salpêtre d’Atacama: il y a grandi et travaillé, et n’a entamé des études secondaires qu’à vingt-cinq ans. C’est dans ce monde à part perdu dans le nord chilien qu’il a situé ce roman flamboyant, qui allie verve, humour et espoir. Le toponyme Atacama possède en lui-même une sorte de vibration magique, l’aura d’un pays au superlatif cachant les arpents les plus secs de la planète. Et voilà qu’un auteur en fait le théâtre de l’action du Messie. Plutôt du Christ d’Elqui, «né avec les derniers râles du 19e siècle» sous le nom de Domingo Zárate Vega. Car il a un grain de folie et de mysticisme, lui qui voit des formes apocalyptiques dans les nuages et prédit de petites catastrophes. Ensuite, à la mort de sa mère, deuil qu’il subit comme son apocalypse personnelle, il s’établit en ermite dans l’Elqui aride et parcourt le secteur. Son activisme lui vaut alors le sobriquet de Christ d’Elqui.
Dans un style riche en dérision, une tonalité pétrie d’humour, certes, mais pas seulement, Letelier fait naître tout un microcosme et se montre habile à passer d’un mode à l’autre, de la farce à des passages où se devinent la misère et des conditions de vie relevant de l’esclavage, Surgit une mosaïque de gens de tout poil, les uns brutaux, les autres généreux, femmes et hommes sensés ou déments sans espoir de rémission: une nef des fous qui peuple un Chili enrichi de l’imagination du romancier. Qu’importent les présidents, les dates, une vieille guerre dite «du salpêtre» en 1879-1885, la fiction ne suit de toute façon pas un trajet linéaire. Elle va et vient tel un train de minerai. Sous la plume de Letelier, à l’image de ce salpêtre qu’il a lui-même extrait jeune, la créativité explose. La main du romancier appuie sur le détonateur d’une histoire que le lecteur ne quittera qu’à contrecœur.
Solitaire, le Christ d’Elqui? Pas le moins du monde. Ses prêches, ses pérégrinations, son pouvoir d’apaiser les gens, lui permettent d’acquérir un capital de sympathie auprès des déshérités. Il séduit. Ici ou là, il peut se targuer d’avoir des disciples, ne serait-ce que durant un court moment – apôtres à durée déterminée qui finissent par craquer, épuisés. A croire qu’il est utopique de se placer dans les empreintes de pieds de cet illuminé infatigable à l’endurance hors des normes. Au moral, le prédicateur montre également une résistance démentielle: les moqueries des enfants et les blagues dont il est la cible n’entament guère sa résolution ou son zèle messianique. Même le pouvoir politique n’arrive pas à l’éliminer. Ni militant politique ni chef rebelle, cet original échappe aux étiquettes. Sa folie et l’image qu’il donne de lui-même – mi-guérisseur mi-confident pieux quoique hétérodoxe – l’aident à s’en tirer.
Le roman aurait risqué de lasser s’il ne s’était agi que de suivre un fou acharné à tenir le rôle du Messie. Mais Letelier évite cet écueil en imprimant un virage érotique et amoureux à L’Art de la résurrection. Quand en 1942, le Messie apprend qu’à la mine de la Providencia vit la prostituée Magalena (sans «d», Madeleine avec une consonne en moins et un cœur spacieux en plus), fille de joie dévote de la Vierge du Carmel, l’inspiré se lance à sa recherche. Il espère en faire sa femme, sa fidèle disciple tout au moins, et prêcher avec elle l’imminence de la fin du monde. Mais le voilà rattrapé par leur humanité commune. Leur rencontre mène à l’un des moments les plus surréalistes de ce roman pourtant foisonnant, lorsque Magalena expulsée de la mine décide d’installer son outil de travail – son lit – en plein désert, près du seul arbre repérable du coin, et non loin de la voie ferrée «longitudinale» qui traverse cette étroite République étirée du tropique nord au détroit de Magellan. Hernán Rivera Letelier signe là un roman qui a tout pour envoûter et charmer, émouvoir et faire rire, avec un réel talent.
Hernán Rivera Letelier, L’Art de la résurrection, traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, Ed. Métailié, 2012, 228 pp.





