Mercredi, 22 mai 2013

Le silence Brizé

DIMANCHE 23 SEPTEMBRE 2012
Photos. Alain (Vincent Lindon) et sa mère (Hélène Vincent) se regardent en chiens de faïence, tous deux également incapables de faire le premier pas vers l’autre. Leur réconciliation est l’enjeu de Quelques heures de printemps de Stéphane Brizé (en médaillon).
XENIX FILMDISTRIBUTION/ FESTIVAL DEL FILM LOCARNO - SAILAS VANETTI

«QUELQUES HEURES DE PRINTEMPS» Stéphane Brizé raconte une âpre relation mère-fils dans un film émouvant de pudeur porté par le formidable Vincent Lindon. Rencontre avec le cinéaste.

Cinéaste discret, Stéphane Brizé monte en puissance à chaque film. Après le mélancolique Mademoiselle Chambon, il retrouve Vincent Lindon pour Quelques heures de printemps: l’histoire d’un homme de 48 ans qui, contraint de retourner vivre chez sa mère (Hélène Vincent), découvre qu’elle est condamnée par la maladie et qu’elle a décidé de recourir au suicide assisté. Par petites touches délicates, entre conversations et détails du quotidien, on pénètre le secret d’une relation chargée de violence larvée et de non-dits. Alors que le temps est désormais compté, ces deux-là parviendront-ils à se réconcilier, à exprimer enfin leur amour?
Poursuivant sa quête de la vérité des sentiments, Stéphane Brizé atteint avec ce film bouleversant la quintessence de son cinéma existentiel et intimiste. Entretien avec le réalisateur – et sa coscénariste Florence Vignon – à Locarno, où Quelques heures de printemps était projeté en août dernier sur la Piazza Grande.

Un tel sujet ne risque-t-il pas de faire fuir les spectateurs?

Stéphane Brizé: Si vous réduisez mon film à l’histoire d’un type qui sort de prison et retourne chez sa mère atteinte d’un cancer, je ne suis moi-même pas sûr d’aller le voir! Mais un film, comme un être humain, ne se résume pas à son apparence. L’essentiel est de savoir qui est vraiment ce mec, et pour un film, quel est le regard de ses auteurs: nous avons voulu aller au cœur de l’humanité des personnages, déclencher des émotions très puissantes.

Réunir le financement a dû être difficile...

– Le problème n’est pas que le film aborde la mort, mais le fait que ses protagonistes ne soient pas a priori aimables. Un mec super sympa confronté à la dure loi de la société, qui suscite vite l’empathie, passe mieux. Nous préférons des personnages plus rugueux, mais pleins de belles choses au fond d’eux. Notre but est d’amener le spectateur à aller voir de l’autre côté du miroir.

Qu’avez-vous trouvé chez Vincent Lindon qui vous a donné envie de retravailler avec lui?

– Moi, en acteur! Je ne raconte pas ma vie dans mes films, mais je ne parle que de moi – en espérant que mes questionnements sont les mêmes que ceux de tout un chacun. Mon histoire personnelle rencontre celle de Vincent. Notre mélancolie, nos colères sont assez identiques. Si j’étais acteur, je serais Vincent Lindon!

Au-delà de l’homme, qu’avez-vous trouvé chez l’acteur?

– L’acteur et l’homme, c’est la même chose. Tout ce qui le constitue me touche. Oui, c’est aussi un très bon acteur.

Ils sont rares les comédiens qui, comme lui, même immobiles et muets, ont une présence aussi intense...

– C’est vrai, Vincent est incroyablement «vivant», d’une manière surnaturelle. Sur le plateau, il vous oblige à vous remettre en question. Quand il dit «je ne peux pas le faire parce que ça ne fonctionne pas», ce n’est pas une démarche intellectuelle: il est tellement dans la nécessité du geste que si ce n’est pas totalement crédible, il bloque.

L’attention portée aux acteurs semble dicter vos choix de mise en scène, notamment l’usage du plan-séquence.

– C’est une façon de faire émerger une certaine vérité, celle d’un instant capté au vol. Et pourtant, j’ai choisi la place de la caméra, délimité le cadre, etc. Mais comme il n’y a pas de coupure dans la séquence, on a l’impression que la vie se déroule devant l’objectif sans trucage. Mes effets spéciaux à moi, ce sont les acteurs. Et une distance: ma caméra n’est jamais contraignante, toujours au service du jeu. Je m’adapte au lieu de demander à un comédien de s’asseoir à tel moment parce que ça m’arrange pour ma mise en scène. L’individu, les personnages et donc les acteurs sont au centre de mes préoccupations. Je cherche à capter une vibration de l’intimité des êtres humains. Ce ne sont souvent que des bribes, parfois une seconde de vérité qui résonne dans une scène de cinq minutes. Impossible de tricher, je ne peux pas créer quelque chose qui n’existe pas avec un mouvement de caméra.

Avez-vous l’impression d’approcher davantage cette vérité de film en film?

– D’affiner le trait, oui. Déjà en amont avec ma coscénariste. Tu es d’accord, Florence?
Florence Vignon: Oui, ce film-là touche à l’épure la plus totale dans notre quête sur l’incommunicabilité, l’impossibilité d’exprimer ses émotions. En termes d’écriture, de mise en scène ou de direction d’acteurs, Stéphane se débarrasse au fur et à mesure du superflu pour arriver à l’essentiel. Quelques heures de printemps représente pour moi l’aboutissement d’un questionnement qui nous occupe depuis dix ans.1

Comment en êtes-vous venu à reprendre la musique composée en 2007 par Nick Cave et Warren Ellis pour L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford d’Andrew Dominik?

Stéphane Brizé: La bande originale de ce film m’a accompagné tout au long de l’écriture et c’est devenu une évidence. Il y a dans ces morceaux un mélange de mélancolie et de lumière qui correspond vraiment à Quelques heures de printemps. J’ai appris que Warren Ellis habitait à Paris, je lui ai montré le film et il a adoré la manière dont nous avons utilisé sa musique. Nick Cave aussi, il m’a même proposé de composer la B.O. d’un de mes futurs films!

L’emploi de la musique comme élément dramatique est souvent problématique au cinéma...

– Je l’utilise toujours comme la voix intérieure des personnages. Elle n’est jamais mixée en stéréo mais en mono, pour qu’elle soit au centre de l’écran, là où se trouve le personnage, dans sa tête. Ainsi, au lieu d’illustrer les images, elle devient une ligne d’écriture de sa psychologie. M’en servir pour tirer les larmes serait une défaite! A la fin du film, il y a un événement très puissant émotionnellement, mais la musique démarre après.

Le silence est parfois plus fort. On pense à la citation de Sacha Guitry: «Quand on a entendu du Mozart, le silence qui suit est encore du Mozart»...

– Dans Quelques heures de printemps, les silences sont nourris des colères, des dialogues qui précèdent. Ils peuvent avoir une vraie puissance dramatique, mais à condition qu’ils résonnent.

  • 1. 1 Florence Vignon a coécrit avec Stéphane Brizé les scénarios de trois de ses quatre films précédents: Le Bleu des villes (1998), Je ne suis pas là pour être aimé (2004) et Mademoiselle Chambon (2009).
 
Le Courrier
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