Asile: les foyers débordent
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GENÈVE Surpopulation, promiscuité, mixité des populations: les places pour requérants d’asile sont insuffisantes. Reportage au centre d’Anières.
C’était à la base une salle de conférence. Depuis six mois environ, cette pièce au rez-de-chaussée a été transformée en dortoir, segmentée par des paravents censés offrir un semblant d’intimité. Ici ou là, des habits sont suspendus sur ces cloisons derrière lesquelles on aperçoit des lits et, parfois, une petite table encombrée d’ustensiles de cuisine. Au foyer pour requérants d’asile d’Anières, en pleine campagne aux portes de la France, le provisoire dure, car les structures genevoises débordent de toutes parts, faute de places en suffisance.
Une vingtaine de personnes se serrent dans la «salle de conférence»: des familles, mais aussi des femmes et des hommes seuls. Faute de douches, elles doivent se débrouiller pour trouver ailleurs des sanitaires libres et le personnel a mis à leur disposition trois des WC qui lui sont normalement réservés, raconte un requérant qui nous a alertés sur la situation explosive à Anières et que nous retrouvons sur place. «Dans tous les foyers, la situation est tendue, il faut ouvrir d’urgence de nouveaux lieux», appuie Anne-Madeleine Reinmann, de l’aumônerie œcuménique auprès des requérants d’asile AGORA.
Tensions exacerbées
A l’étage, la situation n’est pas meilleure. Habib, notre guide, nous fait visiter les lieux sur-occupés. Dans les dortoirs, des lits ont été rajoutés, et se collent les uns aux autres. Là où huit sont prévus, on en dénombre douze ou quinze. «Une trentaine de personnes se partagent deux douches», se plaint Habib en nous désignant la pièce assez sale. Dans les toilettes turques traîne une canette de bière vide. Même topo dans la cuisine, exiguë. «Il faut faire vite à manger pour laisser la place, raconte Habib. Cela crée de l’agressivité entre nous.» La promiscuité avive les tensions entre ces populations désœuvrées, dont le seul voisinage est constitué d’un petit troupeau de moutons broutant dans le champ attenant.
Ceux qui ont une télévision l’ont achetée eux-mêmes. «On n’a rien à faire, on ne peut pas travailler, confie un homme. On doit cuisiner nous-mêmes, mais on ne nous donne pas assez d’argent pour terminer le mois. Alors certains commettent des choses illégales.» Les requérants eux-mêmes sont les premières victimes de petits larcins, témoigne Habib. Un sentiment d’insécurité règne au foyer d’Anières.
Quant au personnel, il ne maîtrise plus la situation, selon Mme Reinmann. Habib, à l’instar de nombreux requérants, raconte que des «squatters» profitent du laisser-faire. «La nuit, des personnes de l’extérieur viennent dans le dortoir, parfois ils se couchent à côté de toi.» Ces «squatters» sont souvent des requérants qui ont été déboutés. Certains d’entre eux reviennent donc illégalement dans le foyer, ne sachant pas où aller.
Manque d’encadrement social
Chargé d’information du secteur réfugiés au Centre social protestant et membre de la Coordination asile, Aldo Brina pointe aussi le manque d’encadrement social dans les foyers. A Anières, faute de répondant, des gens errent dans les couloirs avec des décisions administratives qu’ils n’ont pas comprises et dont ils ne savent quoi faire, témoigne un homme. Et quand des problèmes surgissent à l’école du village avec ces familles, les assistants sociaux du centre sont aux abonnés absents – et ce n’est pas une question de manque de volonté. Selon un défenseur du droit d’asile, le centre aurait même décidé de ne plus suivre socialement les «cas Dublin», ceux dont le dossier n’est pas examiné car ils ont transité par un pays européen.
Dans le jardin résonnent les rythmes lancinants d’instruments de percussion africains. Cette activité musicale a été organisée pour faire baisser la pression. «La situation n’est pas explosive, ça a déjà explosé», nous dit un requérant.
«Nous travaillons à flux tendu»
«Il y a urgence!» Pour accueillir dignement les requérants d’asile et héberger les personnes déboutées, les autorités doivent engager davantage de personnel et ouvrir de nouveaux foyers, déclare Aldo Brina, du Centre social protestant.
Le dispositif d’hébergement n’est pas saturé, mais «il arrive à saturation», nuance pour sa part Christophe Giroud, qui vient de prendre la tête du service d’Aide aux requérants d’asile de l’Hospice général. Celui-ci «travaille à flux tendu», car il a eu affaire à une arrivée importante de requérants depuis 2011 qui n’a pas fléchi depuis. L’an dernier, l’augmentation a été de 12%. A ce jour, l’Aide aux requérants d’asile prend en charge 4830 personnes. «Chaque mois, nous accueillons 130 à 140 nouveaux arrivants, malheureusement, il n’y en a pas autant qui s’en vont. Le solde est d’environ 30 personnes par mois.»
Pour faire face, l’Hospice général a effectivement dû aménager ses structures existantes en créant de nouveaux espaces ou en ajoutant des lits dans les dortoirs. Ces aménagements ont fait gagner 300 places, selon M. Giroud.
Par ailleurs, en accord avec le canton et les communes, l’Hospice bénéficie d’une «soupape» lorsque le dispositif approche de la saturation. C’est ainsi qu’en mai 2011 l’Hospice a ouvert un abri PC à Châtelaine (80 places) et un autre, en mars 2012, au Petit-Lancy (96 places).
Personnel débordé, promiscuité, insécurité... M. Giroud partage-t-il ce constat? «Je ne veux pas être alarmiste. Nous cherchons sans arrêt à améliorer nos prestations.» Sur le plan du personnel, «nous réfléchissons à des solutions structurelles avec les moyens qu’on a», répond M. Giroud. Il conteste que les «cas Dublin» soient ainsi privés de suivi social.
Quant aux places, bonne nouvelle: 96 nouveaux lits seront disponibles d’ici à la fin du mois. L’Hospice transforme en effet le rez-de-chaussée de l’un de ses immeubles (41, av. de La Praille) déjà destiné aux migrants. «Ce sera du dur, pas du provisoire.» Mauvaise nouvelle: les travaux du CEVA obligeront d’ici peu à fermer le foyer de Frank-Thomas (capacité 135 places), aux Eaux-Vives, et de transférer «ailleurs» ses résidents.
Aldo Brina pointe aussi le climat «délétère» qui rend, politiquement, l’ouverture de nouveaux foyers compliquée. L’ouverture en urgence de l’abri PC à Lancy a ainsi braqué une partie du voisinage.
Selon M. Brina, les responsables politiques ne font pas leur travail de pédagogie auprès de la population pour lui expliquer que, face à l’afflux de requérants et pour respecter le devoir d’accueil, «il faut faire un effort». Les autorités devraient surtout s’efforcer de calmer les craintes, ajoute M. Brina: «J’ai lu qu’une voisine trouvait que les ‘bonjours’ des requérants étaient des provocations! Les requérants, eux, se sentent mal vus et le vivent mal. En fait, il n’y a pas de dialogue.» C’est pourquoi la Coordination asile invite le voisinage et les requérants, mardi prochain au parc Chuit, à un barbecue destiné à atténuer les difficultés de cohabitation.
«D’autres abris PC sont disponibles et nous sommes en discussion pour, le cas échéant, en ouvrir, mais dans la mesure du possible nous évitons cette solution d’urgence car cela coûte cher et n’est pas satisfaisant», déclare M. Giroud. Humainement, il n’est pas adéquat de faire vivre des gens en sous-sol et cette cohabitation avec le voisinage crée effectivement des difficultés, reconnaît le responsable. A Châtelaine comme à Lancy, il fait état «d’incivilités», mais refuse de faire la part entre la réalité et le «sentiment» d’insécurité du voisinage. «Notre travail est de répondre aux craintes, fondées ou non.» C’est pourquoi l’Hospice est «en dialogue constant» avec la population concernée et un agent de sécurité est sur place en permanence, d’où le coût élevé de cette solution.
Pour sa part, Isabel Rochat, conseillère d’Etat chargée de l'asile, ne souhaite pas l’ouverture d’un nouvel abri PC. «La situation est sous haute tension, mais pas urgente au point d’en arriver à cette solution insatisfaisante sur les plans humain et budgétaire.» Le cas échéant, le canton prendra ses responsabilités, ajoute-t-elle. En attendant, face aux réactions d’hostilité, elle adresse un message à la population: «On craint ce qu’on ne connaît pas.» RA







On craint ce qu'on ne connait
On craint ce qu'on ne connait pas.... Tellement vrai!