Vendredi, 24 mai 2013

Méconnus mais bientôt reconnus

MERCREDI 19 SEPTEMBRE 2012

RELIGION • Le canton de Bâle-Ville devrait officiellement reconnaître en octobre les Alévis, immigrés originaires de Turquie. Il s’agirait d’une première historique au niveau suisse.

C’est une petite révolution que s’apprête à connaître le canton de Bâle-Ville. En octobre, le Grand Conseil se prononcera sur la reconnaissance officielle des Alévis. Si le parlement suit le préavis positif émis le 14 août par le Conseil d’Etat, cette religion mêlant diverses traditions spirituelles (dont l’islam et le christianisme) serait la première confession non chrétienne, après le judaïsme, à être reconnue par un canton suisse.
«Nous étions très contents de la position du gouvernement. J’ai bon espoir que le Grand Conseil lui emboîte le pas en octobre», témoigne Cihan Minkner, immigré d’origine turque et porte-parole des deux associations ayant déposé la demande de reconnaissance.  

Réelle volonté politique
Autrefois, la reconnaissance d’une nouvelle communauté religieuse était quasiment impossible. Mais «depuis une dizaine d’années, et suite à la révision de la Constitution fédérale, divers cantons (ndlr: dont Bâle-Ville, Fribourg et Vaud) ont adapté leur propre Constitution pour permettre la reconnaissance de communautés minoritaires», rappelle René Pahud de Mortanges, professeur d’histoire du droit et de droit canon à l’Université de Fribourg. «La pluralisation religieuse croissante de nos sociétés, ainsi que la perte d’influence des grandes Eglises traditionnelles, explique ces décisions.»
«La reconnaissance n’est cependant pas un droit absolu. Sans volonté politique concordante, les communautés religieuses risquent de se la voir refuser», précise René Pahud de Mortanges. L’Eglise néo-apostolique a failli connaître pareil échec: recalée dans un premier temps, elle s’est vu accorder la reconnaissance du bout des lèvres par le Grand Conseil bâlois, en janvier 2012.
La tâche pourrait se révéler plus aisée pour les Alévis. Il faut dire qu’ils répondent à toutes les exigences constitutionnelles posées à leur reconnaissance. De plus, ils constituent à Bâle une importante diaspora, forte de  8500 membres, et disposent d’un très large réseau, aussi bien dans les milieux politiques – les cinq députés d’origine turque au Grand Conseil sont tous Alévis – que dans les cercles interreligieux. Enfin, ils n’exigent rien en échange de leur reconnaissance, ni enseignement à l’école, ni financement public.
Pour la communauté alévie, la reconnaissance possède par conséquent une dimension essentiellement symbolique. «Nous sommes très engagés dans la société, pour la paix, l’intégration, le dialogue. Mais on nous remarque peu, car nous nous adaptons très bien. C’est pourquoi nous tenons à être reconnus», relate Cihan Minkner.

Renforcer l’identité
La reconnaissance répond également à une aspiration plus profonde, qui trouve racine dans l’histoire de cette communauté. «Les Alévis ont toujours été victimes de persécutions et de massacres. Dès l’origine, les sunnites les ont condamnés comme apostats. Ensuite, ils ont été poursuivis pour des raisons politiques», indique Ozcan Yilmaz, chargé d’enseignement à l’Université de Genève.
Immigrés dans les années 1970 en Europe – principalement en Allemagne mais aussi en Suisse, où ils sont aujourd’hui environ 40 000 à vivre –, ils tendent à se politiser au cours des années 1990. «D’une part, les Alévis tentent de faire pression sur la Turquie pour améliorer les conditions de vie des leurs restés au pays», analyse l’historien lui-même d’origine alévie. «D’autre part, ils cherchent à renforcer leur identité. Ils créent pour ce faire dans leurs pays d’accueil des associations, des festivals, des maisons de culte. Leur demande de reconnaissance actuelle à Bâle procède de ce même mouvement.» I

 
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