Quand les spéculateurs se gavent
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CÉRÉALES • Alors que les prix du grain explosent et font craindre une nouvelle crise alimentaire, le cynisme affiché par Glencore fait des vagues. Les spéculateurs ont même réussi à fâcher l’ONU.
L’affaire est restée discrète sur le continent. Au Royaume-Uni, plusieurs médias se sont alarmés le 23 août dernier d’une déclaration de Chris Mahoney, directeur du commerce de Glencore, transnationale domiciliée dans le canton de Zoug, à propos de la hausse actuelle des prix des céréales. «L’environnement est bon. Des prix élevés, beaucoup de dislocation des marchés, une grande volatilité des prix et de nombreuses opportunités d’arbitrage», s’est-il réjoui.
Cette confession a eu le don d’irriter un responsable de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et un membre de l’administration britannique, dans le quotidien The Independent de Londres. Alors que la sécheresse sévit aux Etats-Unis et en Russie et que les prix du blé, du maïs et du soja ont explosé, un tel sens des affaires décomplexé choque de la part d’une des plus gros acteurs du commerce des matières premières sur la planète. D’autant que les plus pauvres vont voir leur accès à l’alimentation encore réduit, alors que 850 millions de personnes souffrent de malnutrition dans le monde.
Les moutons de la finance
Au cœur de l’indignation: le fait que les activités d’entreprises comme Glencore, qui interviennent aussi sur les marchés financiers des aliments, ont tendance à faire monter les prix, et donc à en restreindre l’accès aux plus démunis. Olivier Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, confirme: «En 2008, nous étions peu nombreux à pointer du doigt la spéculation financière. Aujourd’hui il existe un consensus sur cette question parmi les experts indépendants. Cette spéculation accélère et aggrave les hausses de prix provoquées par d’autres facteurs. Les crises alimentaires de 2008 et 2010 ont été péjorées par ce type de spéculation», assure-t-il.
Les gros acteurs qui opèrent sur le marchés financiers, banques et fonds de pension notamment, influencent les marchés physiques par l’information qu’ils génèrent. En clair, en anticipant arbitrairement une hausse du prix du blé par exemple, d’importants acteurs financiers peuvent provoquer cette tendance dans les faits, en entraînant le mimétisme des autres acteurs. On est dans le domaine des prédictions auto-réalisatrices. «La logique qui prédomine est celle des comportements moutonniers des acteurs financiers qui passent leur temps à essayer d’anticiper ce que l’autre va faire. C’est irrationnel», explique-t-il.
On observe ainsi depuis le milieu des années 2000 que les cours des matières premières sont de plus en plus déconnectés de l’économie réelle. Ils suivent désormais le reste des mouvements boursiers. «Les évolutions sont en dent de scie, on ne peut pas les expliquer par des modifications au niveau de l’offre et de la demande», commente Olivier De Schutter. Difficile, en revanche, voire impossible, de déterminer la part de la spéculation financière dans la hausse des prix, parmi la multitude d’autres facteurs, que ce soit la sécheresse ou l’augmentation des terres consacrées aux agrocarburants. Les voies des marchés sont impénétrables.
Parieur et joueur
Glencore peut de surcroît jouer sur les deux tableaux: celui de la spéculation financière sur les matières premières (y compris, pétrole et minéraux), qui représentait quelque 14% des ses profits en 2011, indique la Déclaration de Berne (lire ci-dessous). Et celui de l’intervention sur les marchés physiques, qui constitue le gros de ces activités. La transnationale est devenue un acteur de poids dans le domaine des denrées alimentaires depuis qu’il a racheté en mars dernier l’entreprise canadienne Viterra, pour la bagatelle de 5,6 milliards de francs. Désormais, elle achète et vend des récoltes, les stocke et les transporte. Glencore peut donc désormais agir sur les deux types de marchés, le financier et le physique. Ce qui n’est pas sans poser problème, d’après Olivier Longchamp, responsable finance et fiscalité à la Déclaration de Berne: «Nous sommes en présence d’un acteur qui influence les prix des matières premières directement par ses interventions physiques et qui peut de l’autre prendre des paris spéculatifs sur l’évolution de ces marchés. C’est un peu comme si vous pariez sur un match de foot dans lequel vous êtes joueur.»
Oligopole mondial
Glencore fait désormais partie des cinq plus importants traders de céréales du monde, aux côtés de Cargill, Louis Dreyfus, ADM, et Bunge. A eux seuls, ils contrôlent au moins 75% du marché. Le risque d’une entente entre ces firmes est clairement souligné par Olivier De Schutter: «Si ces géants décident qu’il est dans leur intérêt que les prix grimpent, cela peut être extrêmement dommageable pour les pays importateurs. Il n’est même pas besoin d’une entente formelle. Il peut s’agir d’une stratégie concordante.» Les pays d’Afrique de l’Ouest, par exemple, sont fortement dépendants des importations de riz en provenance d’Asie. indique le spécialiste du droit à l’alimentation.
Mais les transnationales ne sont pas les seules à utiliser les marchés céréaliers pour réaliser de juteux bénéfices: «En mars et avril 2008, on a vu des Etats d’Asie, comme la Thaïlande, spéculer avec le riz. Voyant la forte demande, ils en ont interdit l’exportation pendant un certain temps, ce qui a provoqué une forte hausse du prix de cet aliment.» Les estomacs, eux, n’ont pas eu leur mot à dire. I
Solutions contre le casino des céréales
La jungle sur les marchés financiers des aliments est-elle inévitable? La réponse est négative pour Olivier De Schutter: «Il faut les domestiquer de différentes manières», explique l’expert de l’ONU. Premièrement, les Etats doivent garantir une plus grande transparence sur les marchés physiques, car la spéculation se nourrit avant tout de l’incertitude: «Si tous les gouvernements divulguaient l’état de leurs stocks de céréales, ils seraient beaucoup plus facile de ne pas céder à la panique».
Le G20, le groupe des vingt pays les plus influents, a pris récemment une mesure dans ce sens en lançant le Système d’information sur les marchés agricoles (AMIS), dont l’efficacité dépendra du bon vouloir des Etats.
Ensuite, il convient bien sûr de réguler les marchés financiers. Les Etats-Unis ont déjà fait un premier pas en ce sens en votant en 2010 la loi Dodd-Frank sur la réforme de Wall Street et la protection des consommateurs. Celle-ci définit des limites en matière de «prise de position» par les acteurs financiers. En clair, «cela permet d’éviter que des grands investisseurs capturent une grande part des marchés pour influencer les cours, par exemple pour faire augmenter les prix du maïs».
Mais l’application de cette loi fait pour l’instant défaut.
«L’agence chargée de sa surveillance est dominée par le Parti républicain à la suite des dernières élections», explique le spécialiste. Un parti qui prône la dérégulation complète dans le domaine économique.
Au niveau européen, en revanche, c’est l’inaction la plus complète. Parlementaires européens et commissaires peineraient à s’affranchir des conseillers issus des milieux de la finance.
En Suisse, les Jeunes socialistes ont opté pour une solution radicale face à l’inaction des élus: interdire purement et simplement la spéculation financière sur les denrées alimentaires. Leur initiative populaire fédérale sera lancée le 1er octobre prochain.






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