Mercredi, 22 mai 2013

Eglise catholique: des laïques voient rouge

SAMEDI 15 SEPTEMBRE 2012

SUISSE • Le torchon brûle entre Justice et Paix, commission née de Vatican II, et la Conférence suisse des évêques. Celle-ci coupe drastiquement dans les postes, sans concertation. Remise à l’ordre ou maladresse?

«Aujourd’hui, notre institut d’éthique sociale est mort, il faut voir les choses en face, constate le théologien et sociologue Joseph Bieger, membre du bureau de la commission nationale Justice et Paix de la Conférence des évêques suisses (CES) jusqu’à tout récemment. Car le 4 septembre, lui et ses trois collègues ont démissionné en bloc, à la suite du président de la commission, pour protester contre le manque de dialogue avec la CES sur la restructuration prévue de la commission. Maladresse, recul des compétences accordées aux laïques, volonté de remonter les bretelles à Justice et Paix? Un processus de conciliation est en cours.

Dotée au 1er janvier 2012 de 220% de personnel, dont deux postes scientifiques, le secrétariat de Justice et Paix (J&P) sera réduit à un 80% dès janvier. La CES, qui voit diminuer ses moyens financiers, se dit obligée d’économiser. Mais même si beaucoup s’accordent sur la nécessité d’une réorganisation, la politique du fait accompli échauffe les esprits. «Depuis deux ans, aucune information consistante ne nous a été communiquée et la commission n’a jamais été consultée, résume Joseph Bieger, chargé notamment de conseiller la commission en matière de travail et d’économie. «Quelques discussions ont bien eu lieu avec le secrétariat, mais toujours de façon informelle.»

La commission, composée d’une vingtaine d’experts actifs dans divers domaine de la société civile, a pour mandat de favoriser la promotion de la justice et de la paix en Suisse et dans le monde. En plus de 40 ans d’existence, J&P s’est fait entendre sur la plupart des grands sujets sociaux, prenant position lors d’initiatives, votations, journées de grève.

Responsable de la commission pour la communication et les médias de la CES, Simon Spengler est convaincu d’une chose: «Même si la situation actuelle est insatisfaisante, l’intention de la CES n’était pas de rappeler à l’ordre les commissions mais précisément de renforcer leur efficacité et d’accroître la visibilité de l’Eglise auprès du public.» Une position en phase avec les critiques récentes de Mgr Werlen – responsable du département Eglise et société au sein de la CES – quant au silence de l’Eglise sur les enjeux sociaux ou la faible participation des laïcs à la fonction visionnaire de l’Eglise. «La décision de doter enfin la commission de bioéthique d’un véritable poste (à 50%) peut, elle aussi, être interprétée comme la volonté de soustraire ce domaine à la seule aile conservatrice de l’Eglise», ajoute Joseph Bieger.

Trop à gauche

Reste que seules les commissions sont touchées, alors que l’appareil administratif de la CES est indemne, voire renforcé: les quatre commissions  (Justice et paix, Biotéthique, Migratio, Communication et médias) compteront à l’avenir 280% de postes en moins. L’appareil administratif, lui, est augmenté d’un poste à 60%.

Le secrétariat de Justice et Paix ne comptera désormais plus qu’un poste. Au vu de cette réduction drastique, le directeur du bureau oeku, Kurt Zaugg craint déjà que les questions environnementales ne puissent plus être suivies comme lorsque J&P publiait avec eux, en 2009, une étude sur le changement climatique. Pour créer des synergies, J&P déménagera de Berne à Fribourg, où réside la Conférence des évêques et les commissions Bioéthique et Migratio. Pour certains, ce déplacement géographique a des conséquences politiques: «A Berne, Justitia & Pax rencontrait les politiciens. A Fribourg, elle rencontrera les évêques», note Kurt Zaugg.

En 2011, J&P livrait les fruits d’un rapport sur l’attitude de l’Eglise catholique suisse face à l’apartheid en Afrique du Sud, réclamait une protection de la maternité globale pour toutes les femmes salariées, soutenait le combat anti-mines. Ce franc-parler  ne plaît pas à tous. Parmi les évêques, une minorité juge que les prises de position de Justice et Paix sont trop à gauche et que l’Eglise doit se concentrer sur des questions comme la défense de la famille ou le droit à la vie. Cette minorité ne serait peut-être pas fâchée de reprendre la main sur des commissions créées dans la foulée de Vatican II. «L’évolution est nette au niveau européen, notamment dans les ex-pays de l’Est», ajoute Joseph Bieger.

Un fonctionnement possible?

Pour l’heure, la balle est dans le camp de la CES. Mercredi, lors d’une rencontre que Joseph Bieger qualifie de «lueur à l’horizon», un montant a notamment été garanti pour financer les mandats confiés à des spécialistes. Une voie alternative au fonctionnement par commission? Béatrice Bowald, collaboratrice scientifique de J&P sur le départ, en doute: «Etre reconnu comme un interlocuteur valable et capable d’expertise implique un travail de fond, des publications, la participation à des débats, etc. Ce qu’un individu travaillant sur mandat ne peut pas faire. De plus, le nombre de spécialistes intéressés à représenter l’avis des évêques n’est peut-être pas infini?»

Les exigences formulées par la commission seront-elles acceptées? «Les deux évêques rencontrés, Mgrs Werlen et Gmürr, ont déjà reconnu que la communication avait été un échec», rapporte Joseph Bieger. Vendredi prochain, les membres de J&P décideront de refaire confiance ou de laisser tomber. «Pour l’instant les esprits sont échauffés, mais qui sait...?»

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