Lundi, 20 mai 2013

Surexposer pour mieux voir

DIMANCHE 16 SEPTEMBRE 2012
Images. Deux images de la série Name der Redaktion bekannt (2010–2011), de Regine von Felten.
REGINE VON FELTEN

ACTUEL «Voir et être vu»: les 16e Journées photographiques de Bienne questionnent les relations ambiguës entre exhibitionnisme et voyeurisme. Sur place, Regine von Felten fait de l’image de soi une incertitude.

Au détour de sa série Nom connu de la rédaction, Regine von Felten interroge des pans entiers de la pratique photographique. Comme le droit à l’image, l’anonymat «garanti» par floutage – et ici par surexposition du visage –, la préservation de la confidentialité d’une source journalistique. Mais aussi le portrait comme non révélateur de l’image identitaire du sujet, l’accident en photographie, le fait de voir et d’aveugler, l’iconoclasme, la photo portrait à l’ère d’Internet comme muraille d’images interchangeables d’où toute perception et principe de reconnaissance s’estompent. La démarche s’inscrit idéalement dans la thématique explorée par les Journées photographiques de Bienne jusqu’à la fin du mois: «Voir et être vu». Quelle pertinence conserve le portrait, à l’ère des logiciels de retouche et de reconnaissance d’images?
Hélène Joye-Cagnard, qui codirige les Journées avec Marina Porobic, l’explique: «On est proche de la problématique de la photo d’identité judiciaire. L’artiste s’intéressant au portrait comme genre est généralement frustrée, ne parvenant pas à fixer l’identité personnelle en une image. Dans la tentative de dévoiler nombre de facettes composant une identité, elle prend le portrait à rebours. Plutôt que de mettre en lumière son personnage, elle l’éblouit. Ne le distinguant presque plus, le regardeur est d’autant plus attentif aux ténus indices sur le pourtour du visage pour deviner de qui il s’agit. Elle réactive aussi une pratique de l’écrit journalistique visant, pour ne pas révéler l’identité d’une personne, à user d’un nom d’emprunt accompagné d’un astérisque renvoyant à la formule: nom connu de la rédaction.»

LUMIÈRE RÉVÉLATRICE ET DISSIMULATRICE
Ainsi, en invitant à reconstruire la personne à partir de sa dissimulation même, c’est toute la dimension de la photographie comme support d’une normalisation identitaire qui entre dans l’ère du doute, depuis Bertillon convoquant l’anthropologie pour les techniques policières à la fin du XIXe siècle. La photographie d’identité fonde-t-elle une personne et sa légitimité visuellement attestée par le principe de reconnaissance? Le travail proposé s’inscrit dans les interrogations de l’Argentin Leandro Berra et ses «portraits-robots» ayant pour dessein de matérialiser la mémoire d’une absence en décalant techniques et logiciels policiers. Les deux artistes alimentent un riche débat entre présence et absence, peinture du temps s’écoulant et masque mortuaire.
La conviction de la difficulté de saisir l’humain à travers un portrait conduit la photographe de 31 ans à un acte d’effacement. Pareil à l’enfant éclairant violemment des sujets inconnus, elle élude, mais pas entièrement, le siège essentiel du portrait, le visage, en le surexposant, en partie à l’aide d’une lampe de poche. La crémation lumineuse semble à la fois venir de l’extérieur et de l’intérieur de l’être qu’elle troue au blanc, invitant à s’interroger sur l’aura et l’intime non transmissible par la personne photographiée. En modulant sur la trace, l’empreinte, la rémanence, l’artiste n’a pas oublié que le portrait photo est, par sa nature même de réalisation, l’image d’une personne dessinée par un crayon de lumière – c’était l’avis de William Henry Fox Talbot, que l’on considère à l’origine de la photographie moderne avec son procédé négatif-positif (calotypie). Ainsi l’artiste témoigne de «l’impossibilité de rendre compte de la richesse de l’humain», souligne Hélène Joye-Cagnard.
«D’une célébrité publique, connaît-on autre chose que l’image?», s’interroge l’artiste. A l’en croire, aucun logiciel de correction d’images  n’est ici convoqué. Les portraits sont ceux de footballeurs, politiciens ou artistes – des personnalités connues en Suisse, comme Christoph Blocher ou Murat Yakin, qui ont répondu positivement à la démarche. La composition met en crise une certaine tradition du portrait en buste dont l’engouement demeure depuis le mitan du XIXe siècle. Ils sont supposés traduire et mettre en scène le caractère psychologique du portraituré. Comment ne pas songer aussi au docteur Hippolyte Baraduc, qui pistait en 1896 la «lumière de l’âme» de ses patients, pour échafauder sa théorie des spectres. «Il ne s’agit pas d’un portrait parfait, mais d’une esquisse ou brouillon du sujet», relève la photographe.

PORTRAIT PARTICIPATIF
Rendre préhensible si ce n’est visible l’impalpable est aussi ce qui traverse l’approche de l’artiste. Que ce soit avec un ami aveugle produisant nombre d’images mentales cadrées avec les mots. Ou pour Les champignons n’ont pas de feuilles qui la voit saisir sa grand-mère atteinte de démence sénile. Un portrait participatif, tant la vieille femme a été invitée à couper et griffonner le support du médium. L’artiste réussit ainsi à concrétiser la maladie, que l’appareil photo ne peut qu’imparfaitement restituer. Nul doute que les portes rouvertes ici à l’expérimentation formelle tiennent une place privilégiée dans la découverte des questionnements et ressources infinies contenues dans la mystérieuse chambre noire.

www.reginevonfelten.ch

 

L’icône mise en puzzle

Bernard Demenge se montre et se cache en se glissant dans les plis d’un (auto)portrait composite fruit d’un patient collage-montage. La photo est celle du visage d’icônes médiatiques, cinématographiques, politiques et plasticiennes. On reconnaît Michael Jackson, Groucho Marx, Kadhafi. Le regard et le nez de Demenge s’inscrivent ainsi dans la forme distanciée du memento mori – rappel de la mortalité du vivant – issue du fascinant autoportrait de Robert Mapplethorpe, réalisé un an avant sa disparition. Le photographe y apparaît avec le visage flottant dans la pénombre, main crispée sur le pommeau à tête de mort de sa canne. «La supercherie ne se révèle pas au premier regard dans l’utilisation de ces clichés, tellement vus que finalement, on ne les regarde plus. L’humour est aussi dans le fait qu’un artiste profite de la célébrité d’autrui pour faire peut-être la sienne. Son travail s’axe, de longue date, sur son corps mis en scène, pour le déformer et le transformer», détaille Hélène Joye-Cagnard, codirectrice des Journées photographiques de Bienne, où les images de Demenge sont à découvrir jusqu’à la fin du mois.
Ce transformiste visagiste – qui est aussi enseignant dans un lycée – souligne sur son blog œuvrer en marge de «la culture populaire, la mémoire collective». Il précise: «Je continue à détourner des images (photos de l’album de famille, cartes postales, images pornographiques, photos d’identité, imagerie d’Internet...). J’utilise presque toujours l’absurde et la dérision.» L’hybridation en forme de morphing est imparfaite, gardant le léger strabisme de l’artiste et ses traits, dans la face de la star. Le procédé évoque une opération de chirurgie (in)esthétique monstrueuse, dont on voit les pièces disparates. Il a la forme d’un ready-made – ou d’un collage-montage – ramenant aux avant-gardes artistiques du siècle dernier, des constructivistes russes, dadas et futuristes au pop art et dans la photo, Philippe Halsmann et Yasumasa Morimura. Tous ont expérimenté les ressources plastiques de l’appropriation devenue, depuis l’assomption du tout numérique, une technique à part entière. L’ancien syndicaliste, lui, joue de l’image starifiée qui n’existe in fine que par un principe universellement attesté de circulation et de reconnaissance.

Images.
Bernard Demenge en Ratzinger, tiré de sa série Entêtement (2010).
Bernard Demenge

Nicolas Righetti, de sa série L’avenir en rose. Portraits de Bachar el-Assad en campagne (2007).
Nicolas Righetti

Entre voyeurisme et exhibitionnisme

Les Journées photographiques de Bienne plongent dans le voyeurisme, l’exhibitionnisme et la surveillance. Jusqu’au 30 septembre, le public peut découvrir 23 expositions qui présentent la façon dont les artistes appréhendent la vision intrusive de la caméra dans le quotidien. Les propositions disséminées dans la Ville de Bienne se penchent sur les limites entre les espaces privé et public. La frontière entre ces deux notions devient de plus en plus difficile à cerner.
Internet forme un espace d’images qui s’étend très rapidement par l’envoi de photos dans les réseaux sociaux, par des contributions de vidéo de lecteurs-reporters ou par des webcams. Les technologies d’images numériques permettent ainsi de plonger dans l’intimité d’inconnus mais aussi à certains de se mettre en scène.
Les caméras de surveillance sont-elles les gardiennes démocratiques de la sécurité ou font-elles aussi émerger des abus, s’interrogent les responsables du festival. Avec les logiciels de reconnaissance des visages et les systèmes de régulation du trafic routier, les technologies d’analyse d’images intègrent le quotidien comme le montre le vidéaste britannique Timo Arnall.
Le Genevois Nicolas Righetti illustre comment le président syrien Bachar el-Assad surveille son peuple comme Big Brother. Il met lui-même en scène un régime totalitaire. Etablie à New York, la Suissesse Anita Cruz-Eberhard crée elle une tapisserie angoissante à partir d’un catalogue de caméras de surveillance. Au total, ce sont plus d’une vingtaine d’artistes qui exposent à Bienne.
Intitulée «Voir et être vu», cette 16e édition propose à côté de l’art photographique des vidéos, des films et des conférences. Les Journées photographiques se veulent un festival qui invite à un voyage de découverte à travers la scène photographique suisse et internationale.

 

Voir.
Journées photographiques de Bienne, jusqu’au 30 septembre, à travers la ville, me-ve 14h-18h, sa-di 11h-18h, www.jouph.ch

Conférence.
L’artiste Joan Fontcuberta s’exprimera di 16 septembre à 14h sur «L’âge du miroir – Identité et érotisme dans la culture Internet», à l’Ecole d’arts visuels de Berne et Bienne, 21 rue de la Gabelle, Bienne, entrée libre.

 
Le Courrier
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