Heidimania
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ESSAI • «HEIDI» DE JEAN-MICHEL WISSMER
Son nom est utilisé aujourd’hui comme marque de fabrique helvétique pour vendre du lait de montagne ou appâter les touristes. Heidi a connu le destin de beaucoup de mythes: les descendances autorisées ou apocryphes, la construction collective, la récupération. La petite sauvageonne des Grisons, qui à sa création en 1880 avait les cheveux bruns et crépus, a été depuis parée de tresses blondes. L’écrivain genevois Jean-Michel Wissmer a remonté le fil de cette généalogie compliquée, qui passe par un dessin animé japonais et un festival aux Etats-Unis.
Dans Heidi, enquête sur un mythe suisse qui a conquis le monde, il montre comment le célèbre personnage est à la fois le reflet d’une époque, d’un milieu et d’une histoire personnelle – celle de sa créatrice, Johanna Spyri. L’alpe d’un côté, Francfort de l’autre, illustrent la tension entre nature et culture ainsi qu’entre industrie et paysannerie, dans une société marquée par l’exode rural et l’essor du tourisme de cure.
La saga s’ouvre sur un monde rural encore imprégné de paganisme (le nom de Heidi évoque d’ailleurs «Heide», le païen en allemand), mais elle prend progressivement le tour d’une leçon de catéchisme. Chez Johanna Spyri, issue d’un milieu à la fois lettré et pétri de piétisme protestant, la composante moraliste finit par l’emporter. Heidi fait ainsi son initiation aux vertus du «propre en ordre» et des tâches ménagères; sa génitrice semblait pourtant souffrir parfois de sa vie de femme au foyer, perçue comme une condition de «servante», relève Jean-Michel Wissmer. Si la dimension pieuse de Heidi a été le plus souvent atténuée voire gommée de ses avatars ultérieurs, l’exaltation patriotique de la suissitude fait plutôt figure de pièce rapportée. Dans la riche bibliographie de Johanna Sypri, la petite fille des montagnes suisses a son pendant italien. Sans patrie (1878) raconte la vie d’un immigré, Rico, dont le père est mort sur un chantier en Suisse. Le paradis perdu, en l’occurrence, ne se situe pas dans les Alpes grisonnes mais au bord du lac de Garde, en Italie, ce pays que Johanna Spyri estimait «béni des dieux».
JEAN-MICHEL WISSMER, HEIDI, ENQUETE SUR UN MYTHE SUISSE QUI A CONQUIS LE MONDE, ED. METROPOLIS. 2012, 200 PP.





