La ligne claire, célèbre inconnue
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FESTIVAL La ligne claire est à l’honneur à BD-Fil, qui se tient à Lausanne jusqu’à lundi. Une exposition y fait ressortir les filiations entre générations, ainsi que les débats liés à ce style-clé de la bande dessinée.
Elle a bercé notre enfance et notre adolescence. Pourtant, bon nombre d’entre nous l’avons oubliée avec le temps. «Elle», c’est la ligne claire. Un style graphique auquel le festival BD-Fil, qui se tient à Lausanne jusqu’à lundi, rend un grand hommage à l’Espace Arlaud. Quelque 600m2 d’exposition y présentent les auteurs-clés ayant fait sa définition, planches originales à l’appui. On y découvre une ligne qui au final se montre bien plus multiple que toute tracée. Car si la différence entre les traits du capitaine Haddock et ceux de Thorgal est assez limpide, catégoriser les œuvres face à cette ligne n’est pas aisé.
«Définir la ligne claire a été un véritable casse-tête pour les commissaires de l’exposition», raconte le Genevois Exem, qui a dessiné l’affiche de l’exposition. Largement définie en fonction du style d’Hergé1, la ligne claire désigne à proprement parler un ensemble de règles graphiques utilisées dans la composition du dessin. La sobriété en est une des composantes majeures. Seul un trait noir continu sert à former le contour des éléments dessinés (personnages, objets, paysages), eux-mêmes remplis d’un sobre aplat de couleur. Ainsi, la célèbre houppette de Tintin – tout comme celle de Titeuf, d’ailleurs – ne contient pas un seul cheveu dessiné, juste un contour et une couleur. Pas de hachures (ou très peu), peu d’effets de lumière, d’ombre, de dégradé de couleurs ou de profondeur: le dessin va à l’essentiel, évitant tout détail superflu.
ETRE BIEN COMPRIS
Une sobriété qui doit amener à se concentrer sur ce qui sert le récit. Car à ces règles graphiques, il faut ajouter le plus souvent une composante narrative: l’histoire doit être parfaitement lisible, ce qui demande une bonne maîtrise des transitions. «Hergé avait le grand soucis d’être bien compris, explique Exem. Dans Tintin, on n’a jamais besoin de retourner en arrière pour se demander qui est qui. On n’oublie jamais un personnage. C’est du grand art.»
Cherchant à montrer les filiations entre les artistes ligne claire, l’exposition nous fait (re)découvrir les planches de Bécassine, Zig et Puce, ou de l’auteur américain Geo McManus. Vient ensuite l’école d’Hergé, qui lui-même répandit largement le genre. Cette manière de faire de la BD devint l’identité du journal Tintin, se répandant aux proches collaborateurs des Studios Hergé, tels Edgar P. Jacobs, Jacques Martin ou Bob de Moor, tous bien forcés de se couler dans le moule de leur directeur artistique. Elle connaîtra ensuite un renouveau dans les années 1980 avec Yves Chaland, Ted Benoit, Floc’h et autres Serge Clerc pour se perpétuer jusqu’à aujourd’hui.
PAS DE DÉCLIN
Mais le style est contraignant et, une fois affranchi du «père» Hergé, il va s’étioler. La ligne claire y perd peut-être son côté puriste alors que les hachures, ombres et détails viennent investir les cases. A y regarder de plus près, il devient vite difficile de classifier chacun et les débats sur le sujet sont vivaces. L’exposition révèle d’ailleurs qu’Hergé lui-même a commis le sacrilège de quelques ombres d’apparat dans Le Lotus Bleu – ainsi que des détails plus chargés dans ses derniers albums. Certains iront d’ailleurs jusqu’à refuser cette catégorisation, tout comme on verra Jacques Martin renier son propre album L’Ile maudite, trop cadré dans le style voulu par Hergé.
Pourtant, pour Ariel Herbez, commissaire de l’exposition, on n’observe pas de réel déclin du genre. «La ligne claire est là en permanence. Si certains l’utilisent sans trop de créativité, quelqu’un comme Chris Ware en fait une réinterprétation magistrale dans un style pas du tout enfantin, ni nostalgique, ni grand public.» L’exposition réussit en tout cas immanquablement à nous faire ressortir nos vieux albums. Avec cette question, à chaque fois: alors, ligne claire ou non? Le débat est lancé.
- 1. De fait, l’invention du terme lui-même est postérieur aux premières publication relevant de la ligne claire. Il revient à trois personnes, dont le dessinateur néerlandais Joost Swarte, qui en ont théorisé les principes en 1977, dans le cadre d’une exposition dédiée à Hergé. On notera d’ailleurs qu’en préface d’un ouvrage sur le sujet, Joost Swarte faisait dire à un de ses personnages: «Tu ne pourras pas définir les critères de la ‘ligne claire’, tu t’y brûleras les ailes.»
Pendant ce temps, à BD-Fil...
Avec Christophe Blain comme invité d’honneur, BD-Fil fait fort. On tient là une figure montante de la BD française, couronnée de francs succès aussi bien commerciaux que d’estime, avec son cow-boy Gus et les aventures diplomatiques du Quai d’Orsay. Ses créations, très diverses, passent du reportage dessiné sur le cuisinier Alain Passart aux histoires de marins – sans oublier les collaborations aux Donjons de Sfar et Trondheim – avec une remarquable originalité d’approche et de ton. Un auteur à découvrir et qui fait l’honneur à BD-Fil d’une première grande exposition.
Focus national cette année également, avec six expositions dédiées à des artistes suisses. Derib y présente sa dernière parution Tu seras reine (notre édition du 27 juin dernier), alors que Tom Tirabosco expose son Canard. Deux artistes zurichoises les accompagnent avec le sombre univers en cartes à gratter d’Hannes Binder et les non moins angoissantes Métamorphosis de Daniel Bosshart. Découverte aussi avec ce gros plan sur L’Istorgia dals Retorumantschs (L’histoire des Romanches), bande dessinée de 1987 de Peter Haas et Felix Giger – en V.O. s’il vous plaît. En guise de dessert, quinze auteurs se retrouvent en cuisine pour présenter leurs aventures culinaires. Alléchant.
BD-Fil.
Jusqu’au 17 septembre, 12 pl. Cathédrale, Lausanne. Rens: % 021 312 78 10, www.bdfil.ch
Expo.
«Les aventures de la ligne claire» jusqu’au 23 septembre à l’Espace Arlaud, pl. de la Riponne, Lausanne, www.musees.vd.ch
Conférence.
«Regards croisés sur la ligne claire», ce dimanche à 14h à BD-Fil, avec Ted Benoit (dessinateur des Blake et Mortimer après Jacobs), Ever Meulen, Exem et Christophe Badoux.






