Jeudi, 23 mai 2013

La surveillance citoyenne a la cote

VENDREDI 14 SEPTEMBRE 2012

SECURITE - Lancé en 1992, le concept «Police-Population» fédère un tiers des communes vaudoises. La contribution des habitants à la prévention des infractions séduit des communes genevoises.

Associer police et riverains dans la prévention de la petite et moyenne délinquance? Depuis son introduction en 1992, le concept a fait florès dans le canton de Vaud. En réaction à une vague de cambriolages, et à l’instigation de la police, quelques communes de Terre sainte adoptaient alors la Surveillance mutuelle des habitations, inspirée de l’expérience britannique des «neighborhood watch» (surveillance du voisinage). Vingt ans plus tard, le partenariat, rebaptisé «Police-Population», fédère un tiers des trois cent vingt-six communes vaudoises et revendique onze mille membres.
Surveillance? Michel Grosbois parlerait plutôt d’attention bienveillante. «Le concept est une affaire de civisme et de bon voisinage», résume cet habitant de Gland, adhérent de la première heure au partenariat. En tant que «correspondant» de son secteur, il assure la liaison entre les membres et la police cantonale. Sa tâche, explique-t-il, consiste surtout à diffuser un bulletin d’information mensuel, qui recense les délits commis dans les environs et dispense des conseils préventifs. «L’avantage de la distribution est qu’elle permet de faire le tour du quartier et de connaître les habitants», ajoute le citoyen. Parallèlement, la gendarmerie diffuse un bulletin électronique d’information générale. Si des délits tels que cambriolages ou vols à l’astuce sont commis à répétition dans la région, des alertes peuvent aussi être lancées par mail. Ce dispositif a notamment été activé pour avertir de la présence de «bandes» venues de France voisine, indique Pierre-Olivier Gaudard, commissaire adjoint et chef de la division prévention de la criminalité.

La police rapidement sollicitée
Sensibilisés aux menaces potentielles, les membres sont incités, le cas échéant, à signaler la présence de personnes ou de voitures suspectes. Michel Grosbois cite un exemple vécu: «Un après-midi, j’ai vu un véhicule avec des plaques françaises entrer chez des voisins. Je suis descendu pour demander à ses occupants s’ils cherchaient quelque chose. ‘On cherche une pompe à essence’, ont-ils prétendu. Sur ce, les voisins, qui faisaient la sieste, se sont réveillés et les intrus sont partis. Nous avons relevé leur numéro d’immatriculation et l’avons signalé. Il s’est avéré par la suite qu’ils avaient déjà visité plusieurs villas...» Dans ce type de cas (hors urgence), l’avantage du réseau est de pouvoir solliciter rapidement l’intervention de la police. «Le système donne de bons résultats. Grâce à l’appel des citoyens, nous avons pu appréhender des cambrioleurs», appuie Pierre-Olivier Gaudard. Tous délits confondus, une dizaine d’appels émanant du réseau aboutissent chaque année à une arrestation, estime-t-il.
Exceptionnellement, le réseau peut être mis à contribution dans la recherche d’un suspect. Ainsi, en août 2011, la police avait, avec l’aval du Ministère public, diffusé aux membres la photographie d’un homme soupçonné de vols à l’astuce dans la région. Le dispositif s’étend aussi à la lutte contre d’autres infractions. «Le quartier est en zone 30 km/h et beaucoup d’enfants jouent sur la route. Cela n’empêche pas certains conducteurs de passer à fond la caisse. La surveillance mutuelle, c’est aussi signaler ce genre de comportement», illustre Michel Grosbois. Ceci dit, «je ne passe pas mes journées au balcon avec des jumelles», précise le Glandois, qui effectue en moyenne «deux à trois signalements par an».

N’être qu’informateur
Les membres du réseau doivent cependant se cantonner au seul rôle d’informateur. A la différence des systèmes anglo-saxons, le dispositif reste en effet sous contrôle policier permanent. Le canton est découpé en cinq régions placées sous la responsabilité d’un «gérant de sécurité». «On a adapté le concept à la forme vaudoise. De là, on a exclu toute création de milice ou de patrouille», souligne l’adjudant Etienne Genton, en charge de la région ouest. Selon Michel Grosbois, il n’y a pas de «syndrome du shérif» à redouter: «La police est vigilante. Tant qu’on n’a pas d’uniforme ni de pouvoir, on ne risque pas de se transformer en milice.»
Mais où s’arrête la démarche «citoyenne» et où commence la délation? «La différence entre la délation et le fait de donner une information, c’est le bon sens. Si on voit des cambrioleurs en train de dévaliser une maison, le signaler est faire preuve de bon sens», répond Pierre-Olivier Gaudard. N’existe-t-il tout de même pas un risque de dénonciation abusive? «Je n’ai jamais rencontré de situation où une personne venait dénoncer quelqu’un dans l’intention de lui nuire», assure Etienne Genton. Car, là encore, le partenariat se veut soigneusement balisé. «On précise bien aux nouveaux membres qu’on ne s’intéresse pas aux potins de quartier mais aux éventuels suspects. Le but du concept est avant tout de renforcer le sentiment de sécurité par l’appartenance à un réseau», insiste Pierre-Olivier Gaudard. Pour le commissaire adjoint, cette supervision permet au demeurant de «calmer le jeu» avec les riverains. «Les gens savent à qui s’adresser et peuvent aussi exprimer leur mauvaise humeur. A l’inverse, des mouvements non contrôlés pourraient davantage s’échauffer.» I

 

«Police-population» émerge à Genève

«A côté de chez moi, il y a un parc où il y a toutes sortes de gens bizarres la nuit. Ne serait-il pas bon d’y patrouiller?» demande un retraité. Thierry Cerutti, député MCG et gendarme, le coupe immédiatement. «Il ne s’agit en aucun cas de se substituer à la police, cela n’est pas notre rôle.» Mercredi soir, dans le carnotzet d’une villa de Vernier, se tenait la troisième séance d’information sur le concept de collaboration police-population, que le politicien veut instaurer dans sa commune.

Thierry Cerutti confie que, depuis l’une des réunions, des Verniolans pratiquent spontanément une surveillance mutuelle afin d’éviter les cambriolages, en posant des questions aux inconnus qui sont de passage. Lors de chaque assemblée, Thierry Cerutti présente les expériences vaudoises (lire ci-dessus) aux propriétaires qu’il a conviés. Jusqu’ici, entre quatre-vingts et cent signatures demandant la mise en place d’une coopération entre la police et la population ont été transmises à Pierre Maudet, conseiller d’Etat en charge du Département de la sécurité (DS). Thierry Apothéloz (PS), conseiller administratif en charge de la Sécurité à Vernier, constate qu’il n’a pas été saisi de ces demandes et s’oppose à la démarche. «La question de la sécurité doit entièrement être assurée par la police, et non par la population. J’appuie l’idée d’entraide entre voisins, mais malheureusement, un dérapage est vite arrivé. Et, à Vernier, la police municipale effectue déjà un travail de prévention.»

Le canton, lui, semble avoir pris le dossier en main. Monica Bonfanti, cheffe de la police, aurait remis son rapport et ses projets portant sur le sujet cette semaine à Pierre Maudet. Mais Laurent Forestier, responsable de la communication du département, se contente de déclarer que «plusieurs communes genevoises ont effectivement manifesté de l’intérêt face à de tels concepts. Si ceux-ci ne sont pas de nature à résoudre à eux seuls le problème de l’insécurité et des cambriolages, ils méritent d’être pris en compte.»

Les mairies de Veyrier et de Troinex, notamment, proposeront durant l’automne des projets de surveillance mutuelle d’habitations à leurs Conseils municipaux. Avec toutefois des visions différentes. Thomas Barth (PLR), conseiller administratif en charge de la Sécurité de Veyrier, table sur un système qui va au-delà d’une surveillance passive. Il se déclare favorable aux patrouilles citoyennes, à condition qu’elles soient très bien encadrées. «Nous avons déjà mis en place des caméras de surveillance et engagé des agents de sécurité privés. Il faut accumuler les mesures.» Autre son de cloche du côté de Troinex. «Il s’agit surtout de faire revivre le sentiment de solidarité et les réflexes de surveillance qui existaient avant», explique Potter Van Loon (Entente communale), son maire.

Julien Niklaus, sociologue et chercheur à l’Institut de hautes études en administration publique, confirme que la cohésion sociale peut participer à la diminution du sentiment d’insécurité.

Mais Michaël Meyer, sociologue à l’université de Lausanne, prévient que ce type de surveillance ne peut fonctionner que dans les zones urbaines où un lien entre les citoyens et la police existe encore. Et ce lien doit être renforcé par des réunions avec les forces de l’ordre. Ces rencontres sont primordiales, car elles permettent à la police de garder la mainmise sur les opérations et ainsi d’éviter les dérives, comme l’émergence de citoyens miliciens.

AMIT JUILLARD

«On assiste à un glissement entre prévention et répression»

Chargé de cours à l’université et à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, Michaël Meyer est sociologue. Il s’est penché sur le sujet de la police de proximité et du concept de surveillance mutuelle dans le cadre de sa thèse de doctorat.

Ce système est-il une bonne solution?

Michaël Meyer: Sur le long terme, le concept de surveillance mutuelle est intéressant par son but préventif. Il permet de rapprocher la police de la population et de créer, à travers des réunions, une police de proximité issue d’un consensus. C’est l’occasion de faire accepter ses actions. Le système a aussi le mérite de sociabiliser les gens, de les sortir de la logique du chacun chez soi. Cependant, cette stratégie n’est pas pertinente en situation de crise.

C’est pourtant ce qu’affirment les élus.

On assiste à un glissement entre l’opération de prévention et celle de répression. Les dénonciations et les contrôles effectués par les citoyens en sont le meilleur exemple. Il y a un renversement dans la vision du concept. Lorsque les élus annoncent de rapides résultats en jouant sur l’émotionnel, ils en contredisent l’essence. Un projet de prévention fait ses preuves sur le long terme.

Comment expliquez-vous l’avènement de cette méthode?

En Suisse romande, les polices sont débordées et doivent concentrer leurs ressources. Il faut donc trouver des solutions pour pallier l’absence de gendarmes de proximité dans les communes. Et même si elles encadrent et bétonnent le projet pour éviter les dérives du type «justice de rue», l’envers du message peut être «agissez!».

Justement, n’y a-t-il pas des risques de dérive?

Oui. Par exemple, on demande aux gens de détecter les comportements suspects. Or, ils ne sont pas formés à cet exercice. Toute personne hors de la communauté peut alors devenir suspecte sur la base de critères aléatoires, ethniques ou sociaux. PROPOS RECUEILLIS PAR AJD

 
Le Courrier
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