L’enquête sera longue et complexe
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires

CIN-OPTIQUE
Le drame qui s’est joué à Chevaline, près d’Annecy, a fait quatre morts par balles: trois dans une famille anglaise (le père, la mère, la belle-mère), et un cycliste qui se serait «trouvé au mauvais endroit au mauvais moment». Quant aux deux filles de la famille britannique, l’une a été sauvagement frappée à la tête et laissée pour morte, tandis que l’autre s’est réfugiée sous sa mère morte et est restée immobile et silencieuse pendant 8 heures avant que les policiers ne la découvrent. A l’heure où j’écris ces lignes, on se perd encore en conjectures sur les mobiles de cette tuerie (faut-il chercher du côté de l’origine irakienne du père? S’agit-il d’un drame familial?) et l’on n’a encore aucune trace de coupable. Suis-je cynique si je parie qu’il faudra peu de temps pour que le cinéma s’empare de ce drame?
Pour les gens de mon âge, ce fait divers rappelle étrangement celui qui avait vu, il y a soixante ans, début août 1952, une famille anglaise (le père, la mère et leur petite fille) massacrée au bord d’une route près de Lurs, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Comme la famille de Chevaline, les Drummond faisaient du camping en France, le père et la mère avaient été tués par balles, la fille avait eu le crâne fracassé à coups de crosse. Aujourd’hui encore l’affaire demeure une énigme.
La police et la justice s’intéressèrent tout particulièrement au clan Dominici dont la ferme se trouvait à 200mètres de l’endroit où avaient été retrouvés les cadavres. Clan dont Gaston, le patriarche, régnait en tyran sur sa femme Marie et ses fils Gustave et Clovis. Face à ces paysans murés dans leur silence (ou dans leur langue qui n’avait rien à voir avec le français «officiel», comme l’a finement analysé Barthes dans un des textes les plus fameux de ses Mythologies), empêtrés dans leurs contradictions et leurs mensonges, s’accusant les uns les autres ou se protégeant selon les jours, les enquêteurs ne trouvèrent rien (les pistes ayant par ailleurs été brouillées par les curieux arrivés sur les lieux excités par une presse déchaînée).
Gaston Dominici fut condamné à mort le 28novembre 1954, à 77ans, sans preuve! Il vit sa peine commuée en réclusion à perpétuité en 1957 avant que le général deGaulle ne le gracie et qu’il sorte de prison le 14juillet 1960.
Si je rappelle cette affaire, c’est qu’elle aussi contenait tous les ingrédients d’un polar noir, voire d’un drame à l’Antique. La presse ne fut d’ailleurs pas seule à s’y intéresser: des écrivains comme Salacrou et Giono assistèrent assidûment au procès. Le cinéma ne pouvait pas passer à côté de cette histoire: en 1973, un cinéaste peu connu, Claude Bernard-Aubert, réalisa L’Affaire Dominici, fort du soutien de Jean Gabin qui rêvait d’incarner le patriarche, convaincu de son innocence. Aux côtés de Depardieu et Lanoux, ce fut un de ses derniers rôles. Faute d’un vrai cinéaste, le film ne laissa pas de traces dans les mémoires. En 2003, la télévision produisit sous le même titre un téléfilm et un feuilleton avec Michel Serrault et Michel Blanc: cette Affaire Dominici reprenait la thèse du livre de William Reymond qui innocentait les Dominici et voyait une implication des services secrets dans cette tuerie sur fond de Guerre froide.
Orson Welles lui-même s’est intéressé à cette histoire! En 1954, il avait proposé à ITV une série de documentaires qui ont tous été diffusés sauf malheureusement La tragédie de Lurs en raison de pressions juridiques! Un DVD présente aujourd’hui l’histoire de ce film et en montre des extraits, malheureusement dans une version amputée des sons d’ambiance, de la musique et de certains commentaires du cinéaste demeurés introuvables à ce jour. Mais il permet de comprendre ce que voulait Welles: «reconstituer» l’affaire, avec l’aide d’un journaliste et d’un chef-opérateur français en interviewant les protagonistes, en soulignant le contraste entre l’opulence de la Côte d’Azur et le quotidien misérable des paysans de l’arrière-pays et en laissant au spectateur sa liberté de juger.
Si un film devait être tiré du drame de Chevaline, il faudrait qu’il s’inspire d’une telle démarche, donc qu’il soit plus qu’un polar aux vieilles ficelles et nous dise quelque chose de la Haute-Savoie et du monde d’aujourd’hui. Seule manière d’éviter une exploitation cynique de ce drame!
* Cinéphile.





