Dimanche, 26 mai 2013

Mesure du progrès

MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2012

DES HISTOIRES ÉDIFIANTES

Peu propice à l’actualité, l’été dans les journaux est le temps des séries: Le Courrier a présenté des «hommes et femmes d’influence» , un gazier, un promoteur immobilier, une WWF, Monsieur avenirsuisse – sans guère broncher ni critiquer. J’aurais bien voulu entendre un autre son, voire un lien avec la rubrique «sans fric, c’est chic».
Samedi, je lis dans un (autre) quotidien régional des comptes rendus d’ouvrages sur le paradoxe, voire la tyrannie du choix: angoisse terrible dans les supermarchés face aux produits «nouveaux», des téléphones aux boîtes à chat (truite royale aux courgettes? saumon aux petits légumes? agneau de pré-salé avec ses flageolets d’Arpajon?).
Ce genre d’innovations ne sont probablement pas celles auxquelles songe le directeur romand d’avenirsuisse (voir Le Courrier du 27 août). Les produits dont il parle sont de plus haute gamme. Mais ils vont aussi nécessairement de pair avec le profit des entreprises. «L’innovation (positive) d’un objet crée aussi sa négativité: avec le navire on crée le naufrage, avec l’avion, le crash, et avec le nucléaire, Tchernobyl», écrivait Paul Virilio – avec la nourriture pour chats, la tyrannie du choix et ses conséquences dramatiques. Or les naufrages, les catastrophes nucléaires et les dépressions nerveuses font aussi de la valeur ajoutée, bien que ce ne soit pas pour tout le monde.
Des quatre éditions militantes lancées en Suisse romande au milieu des années 1970, Adversaires, en bas et Zoé étaient encore attelées à leurs composphères (pour nos jeunes lectrices: des machines à écrire améliorées) alors que Noir faisait ses livres en photocomposition (une ancêtre des ordinateurs). Mais ce n’était pas la raison pour laquelle Xavier Comtesse avait quitté Zoé pour Noir; ce n’était pas tant une innovation que le fruit d’une rencontre avec un photocompositeur génial et fraternel. (Et la vie de Bakounine que nous avons publiée n’est pas exempte de coquilles et de bouillons.) Ce qui nous importait, c’était d’imaginer, d’agir, de créer. Nous nous gaussions du slogan du magazine Actuel, «nouveau et intéressant». Nous avons été les premiers à publier Jacques Probst et Jean-Luc Babel, parce qu’ils faisaient sens, pas seulement pour leurs innovations langagières. Nous avons été mauvais commerçants, nous préférions donner nos bouquins, convaincus qu’ils ajoutaient de la valeur à la vie.
On a bien le droit de changer, de préférer les start-up prometteuses au bricolage militant. On peut aussi lire Lewis Mumford, Paul Virilio et quelques autres qui pensent, et disent, que l’innovation n’est rien si elle n’enrichit pas les rapports sociaux réels (ni Facebook ni Twitter), que l’innovation se déconsidère lorsqu’elle dépend d’entreprises sponsorisantees, que le progrès est politique et social, et pas seulement technologique.
On peut alors être attentif à ce qui se fait hors des échanges marchands, à ce qui prend le contre-pied des départements de recherche et développement. Quelle richesse, quels cadeaux! Des logiciels compréhensibles, des musiques incisives, des techniques de construction ou de vinification, des outils pour l’autonomie énergétique et collective: un peu de curiosité, un peu d’exploration, et vous voilà les bras chargés d’idées, le monde riche d’amies et d’amis, et d’avenir.

 

* Coordinatrice du Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA), Lausanne, www.cira.ch

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