Quand François Hollande irrite la gauche
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FRANCE L’impatience gagne la gauche de gauche et les critiques se font entendre au sein même de la majorité. Mais la rupture n’est pas consommée avec tous les partis.
Le président socialiste français s’est voulu combatif lors de son entretien télévisé à TF1 dimanche soir et ainsi faire oublier la «mollesse» qui lui est reprochée par la gauche de la gauche. Peine perdue. Ses attaques contre Bernard Arnault – patron de LVMH, leader mondial du luxe –, qui souhaite obtenir la nationalité belge, la réaffirmation de taxer à 75% les revenus supérieurs à un million d’euros ont laissé, sans surprise, Jean-Luc Mélenchon de marbre. «Une politique d’austérité en France – 30 milliards d’euros retirés de la circulation économique du pays! –, c’est nécessairement, obligatoirement, absolument l’enlisement», a déclaré le meneur du Front de gauche sur la radio Europe 1. Olivier Besancenot, du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), estime qu’«il n’y a rien de neuf», et critique le «penchant libéral» du président socialiste. A gauche, l’impatience prédomine.
Seul le style change
«Le changement c’est pour quand?» Ce slogan de la CGT est devenu plus en vogue que celui de la campagne du président socialiste «Le changement c’est maintenant!». Des camps de Roms continuent d’être évacués sans que soient proposées des solutions de relogement (trois mille Roms ont été déplacés depuis l’élection de François Hollande, selon le site internet Rue 89), les entreprises ferment (lire encadré ci-contre) et le premier ministre Jean-Marc Ayrault rend une visite courtoise à l’université d’été du MEDEF le 29 août...
Le style, oui, a changé. L’hyperactivité, le «bling-bling» de Nicolas Sarkozy sont oubliés. Des mesures ont été prises, parfois symboliques: baisse de 30% des salaires des ministres et du président, retraite à 60 ans pour ceux qui ont travaillé jeunes, encadrement du prix des loyers, augmentation de la prime de rentrée scolaire, lancement des «emplois d’avenir» à destination des jeunes âgé entre 16 et 25 ans...
Mais les partis à gauche du Parti socialiste, les écologistes et les syndicats attendaient bien plus. François Hollande n’avait-il pas déclaré lors de son discours du Bourget, en janvier dernier, que son premier ennemi était la finance? Ses promesses de campagne, comme par exemple, interdire aux banques françaises d’exercer dans des paradis fiscaux ou encore augmenter leur imposition de 15%, n’ont pas encore été suivies par les actes. Les cent premiers jours de sa présidence, ces fameux cent jours marquant la fin de la trêve et le début des bilans, se sont achevés sans soubresaut.
La gauche de gauche en ordre de bataille
La France est toujours aussi morose. Le chômage continue d’augmenter: le 2 septembre, le ministre du Travail Michel Sapin annonçait que le seuil symbolique des 3 millions de demandeurs d’emploi avait été dépassé au cours du mois d’août. Parallèlement, François Hollande baisse dans les sondages. Selon une enquête Viavoice-Libération parue le 3 septembre, le dirigeant socialiste ne recueille plus que 55% d’opinions positives, contre 62% le 31 mai. Soixante-sept pour cent des personnes interrogées souhaitent qu’il mette en place son programme plus rapidement.
Jean-Luc Mélenchon, qui a réalisé le score de 11,10% aux élections présidentielles, avait dégainé dès le 19 août. Dans une interview accordée au Journal du Dimanche, il qualifiait alors ces cent premiers jours de «presque rien». Son bras droit, François Delapierre, secrétaire national du Parti de gauche, appelle lui à «une rupture générale». «Nous sommes dans un moment de crise sociale où il faut créer un rapport de force», nous explique-t-il, tant il n’a pas digéré la visite du premier ministre au Medef. «C’est la même stratégie que sous Nicolas Sarkozy. Ce qui domine, c’est la continuité», poursuit l’auteur de Où est le changement? Les cent premiers jours de François Hollande1.
Le Front de gauche mise sur les mobilisations sociales pour pousser le gouvernement vers plus de réformes. Il a appelé à manifester fin septembre, probablement le 29, pour réclamer un référendum sur le pacte budgétaire européen. Le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) stipule la réduction des déficits autorisés et interdit que la dette publique d’un Etat membre dépasse 60% du PIB. Ce texte ouvre donc la voie à des politiques d’austérité, au grand dam du Front de gauche, favorable à une politique de relance. «La règle d’or, c’est la certitude d’une continuité d’une politique malgré le vote et les changements de gouvernement», critique le secrétaire national du Parti de gauche.
Pour François Delapierre, c’est là que se situe le point d’achoppement du programme de François Hollande: «La politique du gouvernement découlera de ce traité. C’est presque une déclaration de politique générale.» Et comme le «non» au référendum sur la Constitution européenne en 2005, ce pacte fédère contre lui la gauche de la gauche française. Marie-Noëlle Lienemann, la sénatrice de Paris, mène l’opposition contre ce pacte au sein du PS. Elle appelle François Hollande à repousser le vote d’approbation à l’Assemblée nationale. Chez Europe écologie-Les Verts (EELV), une majorité des députés voteront contre. Des ténors de ce parti ont pris à contre-pied le gouvernement où figurent pourtant les écologistes. La candidate à la présidentielle Eva Joly est ainsi favorable à un référendum et Jean-Vincent Placé, président du groupe EELV au sénat, a réaffirmé qu’il était partisan d’un «non fédéraliste».
Le pacte budgétaire? «Une cocotte-minute»
«François Hollande met un couvercle sur la cocotte-minute, si ça fuit, tout peut déborder» assure François Delapierre. De là à rassembler tous les opposants au traité le 29 septembre, comme le souhaiterait le Front de Gauche, il y a un pas. Eva Joly et Marie-Noëlle Lienemann ont décliné l’offre. L’idée d’une manifestation plaît à Olivier Besancenot... L’ex-porte-parole du NPA envisage une même mobilisation pour une «marche des salariés licenciés».
François Delapierre espère que «quelques individus» pousseront «l’élargissement», mais il ne se fait guère d’illusion et mise surtout sur «un rassemblement» qui se fasse «par la base». Cette fuite de la «base» a des chances de se produire du côté des écologistes. Ces derniers n’ont pas été épargnés par le gouvernement: Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, a ainsi présenté le nucléaire comme «une filière d’avenir», alors que Jean-Marc Ayrault a relancé le débat sur le gaz de schiste en déclarant que rien n’était encore «tranché» sur la question. L’exploitation de cet hydrocarbure avait été pourtant interdite par le précédent gouvernement.
Les écologistes malmenés
Le député européen d’Europe écologie-Les Verts Yves Cochet, qui a voté contre le TSCG au parlement européen, s’exaspère face à la manière dont la croissance est portée aux nues par François Hollande. Lui défend la décroissance et s’oppose à «un système productiviste», mais il ne s’impatiente pas: «pour l’instant je ne crois pas qu’il faille quitter le gouvernement. Il faut attendre un an et que le débat sur les énergies soit vraiment lancé. Si je comprends que les membres du gouvernement aient une muselière2, le parti peut s’exprimer.»
Yves Cochet ne manifestera pas fin septembre, même s’il pense que Jean-Luc Mélenchon a raison. Selon lui les écologistes sont loin des positions du Front de gauche et surtout des communistes, plutôt partisans du nucléaire.
Si l’union de la gauche de gauche est encore incertaine, nul doute que le Front de gauche confirme en cette rentrée son rôle moteur dans un «potentiel» rassemblement. I
1 François Delapierre, Où est le changement?
Les cent premiers jours de François Hollande,
Ed. Bruno Leprince, 2012.
2 L’écologiste Cécile Duflot, ministre du Logement, avait déclaré lors des journées d’été d’EELV fin août: «J’ai une muselière qui permet de l’ouvrir.»
Les syndicats en ordre dispersé
Les mauvaises nouvelles s’accumulent pour l’industrie française. Les fermetures d’entreprises s’enchaînent. Le tribunal de commerce de Quimper a rendu hier son verdict concernant l’avenir du groupe Doux. Seulement cinq sites sur les huit du pôle frais du volailler français sont repris. Ce sont «près de mille cent emplois sur le tapis (sur un total de mille six cent nonante-deux employés, ndlr)», indique la déléguée CGT Véronique Rives, citée par l’agence de presse Sipa.
PSA Peugeot-Citroën avait de son côté annoncé en juillet la suppression de huit mille emplois. La fermeture du site d’Aulnay-sous-Bois, qui représente trois mille quatre cents salariés, est prévue en 2014. Malgré cette perspective, le 4 septembre, les ouvriers ont repris le travail, après un mois de vacances et une semaine de chômage partiel.
Et la liste des plans de licenciements pourrait s’allonger... Le gouvernement tente de faire pression sur ces sociétés, sans parvenir à empêcher l’hémorragie. Les syndicats, eux, sont en désaccord sur la marche à suivre.
Bernard Thibault, le secrétaire général du syndicat de la Confédération générale du travail (CGT), appelle à des manifestations le 9 octobre pour la défense de l’emploi et de l’industrie. «L’appareil industriel français» se «fait piller», affirmait-il le 3 septembre dernier sur la radio RTL, soulignant au passage «que aux trois millions de chômeurs recensés par Pôle emploi», il fallait ajouter «entre cinq et six millions de nos compatriotes qui sont en situation de sous-emploi». «Ou nous restons spectateurs ou nous prenons des mesures pour éviter cette situation», estimait encore le leader syndical, avant d’ajouter «qu’il n’y avait pas de gouffre» qui sépare la CGT «du gouvernement».
Mais la manifestation du 9 octobre n’emballe pas les deux autres grands syndicats français Force ouvrière (FO) et la Confédération française démocratique du travail (CFDT). A cette date, la Fédération européenne de l’industrie avait elle aussi prévu d’organiser des actions. Le secrétaire général de la CFDT a dénoncé le choix de la CGT: «En appelant séparément à une journée d’action le 9 octobre à des fins politiciennes nationales et internes, la CGT détourne et affaiblit le sens que la Fédération européenne des travailleurs l’industrie a voulu (y) donner». FO nourrit les mêmes critiques contre cette manifestation. Mais son secrétaire général Jean-Claude Mailly n’exclut pas un futur mouvement si le gouvernement ne «choisit pas» le camp des salariés.
Cette bisbille traduit des divergences plus profondes, notamment sur la marche à suivre vis-à-vis d’un gouvernement de gauche. Faut-il être patient ou pousser le gouvernement vers les réformes sociales? Jean-Marc Ayrault et ses ministres savent cependant, que les attentistes peuvent rapidement se lasser. JBM





