«Reprendre la rue, reprendre la nuit»
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VARIATIONS SUR L’ÉGALITÉ
Ces paroles font penser à un refrain de chanson et l’on pourrait s’amuser à en deviner l’auteur-e. Mais on s’égarerait si on empruntait ce chemin. Il s’agit du slogan d’une marche nocturne organisée le 31août dernier dans la capitale vaudoise par un collectif féministe. Loin de représenter un événement isolé, ce défilé fait écho aux manifestations qui égaient depuis plusieurs années des villes aussi différentes que Montréal, Lille, Paris ou Barcelone. Quel que soit le slogan rassembleur des manifestations – à Montréal, on pouvait entendre «la rue, la nuit, femmes sans peur», il me donne l’occasion de rappeler, quelques semaines avant la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, l’importance de la lutte contre les atteintes à l’intégrité physique et psychique des personnes.
Les violences envers les femmes sont différentes des autres formes de violences et prennent des formes variées: elles peuvent être verbales, psychologiques, physiques, sexuelles. Elles surviennent dans différents cadres: au travail, au sein du couple, dans les relations avec la famille, les proches, etc. Ces marches ou rassemblements nocturnes dénoncent une modalité de violence trop souvent tolérée et banalisée, et qui demeure dans l’angle mort des politiques publiques: l’insécurité vécue dans l’espace public dès la tombée de la nuit, soit la peur de se faire agresser sexuellement ou verbalement. Ce que les manifestantes revendiquent avec insistance depuis des années, c’est le droit de marcher seules, sans être suivies, sans être insultées ou menacées par des hommes. En bref, elles réclament le droit de se sentir en sécurité n’importe où et n’importe quand.
Comme le montre l’enquête Enveff (Enquête nationale sur les violences envers les femmes) réalisée en France depuis l’an 2000, le sentiment d’insécurité a un fondement concret, étant donné le nombre de femmes qui se déclarent victimes d’agressions ou de menaces dans l’espace public. La confrontation à la violence dans les lieux publics est donc loin d’être un phénomène marginal et a un impact collectif sur la population féminine. Au-delà des incidents réels, la peur de ceux-ci constitue une expérience quotidienne de nombreuses femmes. En France, au début du XXIesiècle, près de la moitié des femmes interrogées (enquête Enveff) ont déclaré avoir peur de sortir seules la nuit. Ce type d’enquête révèle également les précautions ainsi que les stratégies d’évitement adoptées par les femmes pour pouvoir se déplacer en solitaire la nuit: organisation d’un retour accompagné ou choix du moyen de transport en fonction de la situation (taxi si retour seule), restriction dans la tenue vestimentaire, détournement du regard (amener un livre pour avoir l’air occupée dans les transports publics), etc. Ces contraintes constituent des atteintes à la liberté de circulation et ne relèvent pas forcément d’une expérience personnelle de violence. Les insultes et la drague appuyée semblent dans les faits jouer un rôle plus prononcé. Ces interpellations qui sont plus fréquentes et plus anodines aux yeux de nombreuses personnes représentent une forme de «rappel à l’ordre» constant concernant les comportements appropriés et la féminité «respectable». Une femme «bien» ne sort pas seule la nuit sinon elle est renvoyée à l’image stigmatisée de celles qui sont présentes dans la rue: les prostituées.
La peur des femmes limite leurs déplacements, particulièrement le soir ou la nuit, et restreint leur accès aux lieux publics collectifs. L’éducation à l’égalité entre les sexes doit aussi prendre en considération cette forme de discrimination.
* Sociologue.





