Le temps d’une œuvre
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ART Comme le rappelle la vidéo «The Clock» de Christian Marclay, à voir au Kunsthaus de Zurich, le temps dans l’art n’est pas qu’une durée: c’est un véritable matériau, très apprécié des plasticiens contemporains.
Comme horloge, c’est peu pratique. Mais en tant qu’œuvre d’art, l’installation vidéo The Clock (2010) enchante tous ses publics. La preuve au Kunsthaus de Zurich, actuellement, où plusieurs heures de queue sont parfois nécessaires pour assister à la proposition de l’Américano-suisse Christian Marclay – où plutôt à une tranche de celle-ci, puisque l’œuvre dure... vingt-quatre heures.
La particularité de la pièce, Lion d’or à la Biennale de Venise l’an dernier, est qu’elle est composée d’extraits de milliers de films comportant un coup d’œil sur une montre, une horloge, une pendule, un réveil, etc. L’heure à l’écran est synchronisée avec le temps réel: s’il est 12h05 sur la tocante de John Steed (Patrick Macnee), quelques secondes avant que Chapeau melon ne découvre le macchabée avec lequel il avait rendez-vous, il est également midi cinq sur les montres des spectateurs dans la salle. Idem lorsque Will Kane (Gary Cooper) ou Wyatt (Peter Fonda) s’inquiètent de l’heure, respectivement dans Le Train sifflera trois fois et dans Easy Rider.
The Clock a beau être un OVNI, qui a déjà enchanté des dizaines de milliers de personnes autour du monde, il s’inscrit dans une longue tradition. «Les références au temps traversent toute l’histoire de l’art, depuis les Vanités du XVIe et XVIIe siècle, peintes par des artistes majeurs, dans lesquelles on trouve des horloges, des clepsydres ou des sabliers», explique Véronique Mauron, historienne de l’art au laboratoire pluridisciplinaire Chôros, à l’EPFL. Celle qui est aussi curatrice a toutefois noté un regain d’intérêt pour le sujet il y a une dizaine d’années. «Pour cause de changement de millénaire, de nombreuses œuvres faisaient référence au temps mesurable. Ça a continué durant la dernière décennie, avec pléthore de crânes, de têtes de mort – et cela non seulement dans les arts plastiques, mais aussi dans la mode et le design –, avant un retour des horloges ces dernières années, à l’image de The Clock.»
DANS LA NATURE
Mais si le chef-d’œuvre de Christian Marclay est à ce point d’actualité, c’est aussi parce qu’il fait usage du temps comme d’un matériau, au même titre que les pigments picturaux ou le son. «Cette manière de faire s’observe dès les années 1960, par exemple dans l’art vidéo, avec des œuvres qui manipulent le temps des spectateurs», rappelle Véronique Mauron. Les expérimentations des pionniers tels que Nam June Paik – ou, en Suisse romande, des «trois mousquetaires» Jean Otth, Gérald Minkoff et Janos Urban – ont produit nombre de films devenus des classiques, se jouant notamment de la synchronisation.
Sans inclure de durée visible et tangible, l’art conceptuel introduit lui aussi une dimension supplémentaire à l’œuvre d’art, dès Marcel Duchamp et ses Ready made – et avec force dès les années 1960. C’est également le cas de l’art performatif, dans les mêmes années, ou du Land art, avec des propositions qui modifient le paysage et s’adaptent au rythme de la nature – on pense à Spiral Jetty (1970) de Robert Smithson, une longue jetée en escargot de quelque 450 mètres au bord du Grand lac salé (Utah), régulièrement engloutie sous les eaux et dont la couleur se modifie constamment.
On peut aussi mentionner Double Negative (1969-1970) de Michael Heizer, composé d’une longue tranchée creusée dans un canyon du Nevada, avec ses 240 000 tonnes de roche déplacée. Propriété du Musée d’art contemporain de Los Angeles, l’œuvre est interdite de restauration et se dégrade au fil des ans, revenant peu à peu à des contours d’apparence naturelle. On retrouve d’ailleurs Michael Heizer au pied du barrage valaisan de Mauvoisin, dans le val de Bagne, où il propose depuis août Tangential Circular Negativ Line, composé de plusieurs cercles en acier. «Ici aussi, la dimension du temps est très importante: il y a quarante ans, l’artiste avait tracé à moto le motif qu’il transpose aujourd’hui dans la nature», explique l’historienne de l’art et curatrice Karine Tissot.
«C'EST L'ANTI-DAMIEN HIRST»
Si l’usage du temps comme matériau date des années 1960, on observe une multiplication des œuvres allant dans ce sens. C’est particulièrement visible à la dOCUMENTA (13), la plus importante des manifestations d’art contemporain, qui se tient jusqu’au 16 septembre à Kassel, en Allemagne. «Et le phénomène m’avait déjà frappé il y a cinq ans, lors de l’édition précédente», note Céline Eidenbenz, première assistante en histoire de l’art contemporain à l’université de Lausanne. La Genevoise voit dans cet usage du temps par les artistes une réaction face à l’accélération du quotidien: «Le phénomène est sans doute inhérent à l’hyperactivité liée aux nouveaux moyens de communication: face à ces ‘excès de vitesse’, les artistes recherchent un effet de contraste, ils mettent en avant le repos, invitent à prendre le temps. Nous sommes à l’opposé du spectaculaire – c’est l’anti-Damien Hirst.»
Pour illustrer son propos, Céline Eidenbenz cite l’artiste française Catherine Contour, qui préconise la sieste courte ainsi que l’outil hypnotique comme une «technique e disponibilité» pour la création et pour approcher son travail. «Je reviens de l’une de ses performances à la Fondation Royaumont, près de Paris. Le public, par le biais d’un parcours de quatre heures, était invité à s’immerger dans le lieu, à en examiner l’histoire, à faire de l’introspection. Avec cette contradiction apparente: il fallait parfois fermer les yeux pour mieux voir.»
De son côté, Véronique Mauron note que «si des plasticiens comme Christian Boltanski ou Annette Messager ont travaillé sur la mémoire, on constate que de nombreux artistes réagissent aujourd’hui à l’accélération généralisée en creusant le présent, en l’enfonçant sous des couches qui lui donnent une densité, qui le stratifient. Certaines œuvres travaillent à épaissir l’instant, à lui donner de la profondeur.»
C’est clairement le cas de l’extraordinaire Alter Bahnhof Video Walk du duo Janet Cardiff & George Bures Miller, à voir à la dOCUMENTA (13). Equipés d’un petit écran vidéo et d’écouteurs, les visiteurs s’engagent dans un parcours à travers la gare de Kassel. Guidés par la voix de Janet Cardiff, ils vivent un présent sur lequel se superposent les images filmées du même tour, mais avec moult interventions supplémentaires, comme celle d’une fanfare plus vraie que nature. Puis c’est l’Histoire qui s’en mêle, une fausse panne de batterie ou des pas qui nous dépassent dans les escaliers, pour un résultat étourdissant et enthousiasmant, qui ne tient en rien de l’art-gadget. Dans le New York Times, Janet Cardiff décrit le travail du duo comme «un pas de côté par rapport à la réalité, dans le but de mieux la voir».
Si comme ici la technologie vient en aide aux artistes qui «stratifient» le présent, Véronique Mauron observe toutefois qu’elle n’est pas indispensable. L’historienne de l’art cite en exemple une œuvre en deux parties de l’artiste albanais Anri Sala, également à voir à la dOCUMENTA (13). Grâce à une longue vue, les visiteurs peuvent observer une horloge dans le Karlsaue Park. Mais le cadran apparaît à travers une sorte de brume, «comme si toute la distance spatiale et temporelle était matérialisée. La grisaille atténue la couleur et propulse le réel dans un autre temps, comme dilaté.»
UNE BRISE ARTISTIQUE
Et c’est avec à peine davantage de technologie – du son, en l’occurence – que Susan Philipsz, toujours à Kassel, met en espace Studie für Streichorchester du compositeur tchèque Pavel Haas. Les notes de l’œuvre écrite dans le camp de travail de Terezín en 1943, avant que Pavel ne soit déporté et gazé à Auschwitz en 1944, sont diffusées par plusieurs haut-parleurs et s’écoutent depuis l’un des quais de la gare. Une manière de rappeler le rôle tragique de ce lieu durant la Seconde Guerre mondiale, point de départ de nombreux trains de déportés et autres wagons transportant les tanks fabriqués dans la région.
Mais l’œuvre qui symbolise peut-être le mieux cette épaisseur du temps au présent est signée Ryan Gander et s’avère là aussi invisible: dans le Musée Fridericianum de Kassel, l’artiste accueille les visiteurs avec un... courant d’air. Aucune porte mal fermée n’est en cause, mais les visiteurs mettent plusieurs secondes à s’en rendre compte, expérimentant à leur insu cette œuvre inattendue.
Le temps dans les arts, parfois invisible
Parmi les œuvres plastiques qui expriment explicitement le temps qui passe, celles de Roman Opalka et de On Kawara sont probablement les plus emblématiques. Le premier, décédé l’an dernier, a peint durant toute sa vie des nombres allant croissant. Une fois arrivé à un million, il a décidé d’ajouter un pour-cent de blanc supplémentaire au fond de chaque toile, initialement noir, faisant progressivement disparaître les chiffres.
Depuis la fin des années 1960, le peintre conceptuel japonais On Kawara produit quant à lui un corpus unique fait de toiles monochromes barrées de la seule date du jour. Grand voyageur, l’artiste adapte la langue de l’inscription en fonction du lieu où il se trouve. Il est considéré comme l’un des peintres les plus importants de la période contemporaine.
Tout aussi marquée par le sceau du temps, mais cette fois par le biais de la vidéo, Sleep (1963) d’Andy Warhol est un montage de 321 minutes présentant le poète John Giorno endormi. Avec Empire (1964), Warhol va plus loin, en proposant un film de huit heures composé d’un plan fixe de l’Empire State Building de New York, montré en 16 images par secondes – alors qu’il a été filmé au format standard de 24 images par secondes. La technique du ralenti est aussi celle utilisée par des artistes comme Bill Viola, Michael Snow ou Doug Aitken, de même que par Douglas Gordon: dans son film 24 Hour Psycho (1993), il reproduit Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock dans une version s’étalant sur vingt-quatre heures.
Au Mamco de Genève, plusieurs œuvres expriment elles aussi le temps qui passe. C’est le cas, dès l’entrée du musée, de Big Crunch Clock (1999) de Gianni Motti, sous la forme d’une horloge électronique décomptant les jours jusqu’à l’explosion du soleil (dans cinq milliards d’années, pour ceux qui s’inquiéteraient). Ailleurs, l’Horloge (1994) de Claudio Parmigiani s’amuse à tourner ses aiguilles à l’envers, alors que la Crypta (1994) du même artiste, dans un espace sombre, ne révèle ses empreintes de mains qu’après de longues secondes d’acclimatation visuelle.
DIFFERENTES TEMPORALITES
Certaines créations, toutefois, n’expriment pas le temps de manière visible. C’est le cas de la série de photos Theaters de Hiroshi Sugimoto, débutée en 1978, qui se focalise sur des salles de cinéma au moment de la projection des films. La pellicule est à chaque fois exposée pendant toute la durée du long métrage. Ainsi, sur la photo, l’écran est blanc, car il a absorbé sans répit des dizaines de milliers d’images. Mais sans connaître le mode opératoire de Sugimoto, impossible de savoir que la pose a duré 90 minutes et non une fraction de seconde.
En peinture, un géant comme l’Allemand Gerhard Richter est lui aussi coutumier des couches «invisibles», comme le démontrait un film récent de Corinna Belz (Le Courrier du 23 juin): il n’hésite pas à recouvrir entièrement des aplats pourtant peints avec beaucoup de soin quelques jours plus tôt, sans que son geste ne tienne de l’iconoclastie ou du simple changement de cap.
Enfin, plus proche de nous, le Vaudois Alain Huck développe depuis 2007 un travail au fusain dans lequel il orchestre différentes temporalités. Partant souvent d’une image liée à son passé, il lui additionne la Mélancolie de Dürer, Carthage détruite, l’évocation de la peste noire au XIVe siècle ou Hiroshima. Il reconstruit une image à l’ordinateur, la projette sur une grande feuille de papier et la dessine.
Selon l’artiste, le temps peut s’exprimer par la juxtaposition de plusieurs dessins, comme lors de son exposition au Mamco en 2009. «Ces séries rappellent les images qu’on peut voir lorsqu’on se réveille au lever du soleil, dans un train: elles sont à la fois la fin d’une époque et l’aube de la suivante», estime l’artiste. Qui note qu’une autre temporalité particulièrement visible dans ses œuvres au fusain est celle de son travail, pour cause de traits en grand nombre. «Le dessin, c’est la mémoire et la trace d’une chorégraphie. Or qui dit chorégraphie, dit temps qui passe.»
Images.
Janet Cardiff & George Bures Miller, Alter Bahnhof Video Walk (2012).
DR
Ryan Gander, I Need Some Meaning I Can Memorise (The Invisible Pull) (2012): une brise parcourt la dOCUMENTA (13).
Nils Klinger
On Kawara, Oct. 31, 1978 (1978).
DR
Alain Huck, Ancholia (2011).
DR
Voir.
The Clock de Christian Marclay est à voir au Kunsthaus de Zurich
jusqu’au di 9 septembre, www.kunsthaus.ch
A Kassel, la dOCUMENTA (13) est ouverte jusqu’au 16 septembre, d13.documenta.de
Lire.
Concernant le temps que les publics sont prêts à consacrer à la culture, lire notre dossier:
www.lecourrier.ch/culture_instant









