Samedi, 25 mai 2013

«La solitude est précieuse»

DIMANCHE 09 SEPTEMBRE 2012
Photos. Dans Like Someone in Love d’Abbas Kiarostami (médaillon), une étudiante qui se prostitue (Rin Takanashi) s’endort chez son client (Tadashi Okuno), un professeur retraité désirant surtout un peu de compagnie.
PRAESENS FILM

ABBAS KIAROSTAMI Exilé et un brin désabusé, l’Iranien déclare préférer aujourd’hui la photographie. «Like Someone in Love» n’en est pas moins l’œuvre d’un cinéaste en pleine maîtrise de son art. Rencontre.

Mardi soir, il y avait foule au Capitole à Lausanne. Chemise et lunettes noires, Abbas Kiarostami est venu tout droit de Téhéran pour présenter Like Someone in Love, son deuxième film tourné à l’étranger – au Japon, après Copie conforme (2010) en Italie. Face aux difficultés rencontrées chez lui, l’Iranien poursuit son œuvre cinématographique en exil.
Ce nouveau long métrage, habité par une épure narrative et une poésie toutes nippones, est bien l’œuvre de l’auteur du Goût de la cerise ou du Vent nous emportera. Par ses longues scènes en voiture, son foisonnement de non-dits et de faux-semblants, il s’inscrit dans la plus pure tradition kiarostamienne, tout en suspension et interrogations.
Avant de vérifier l’accrochage de ses photographies dans une galerie lausannoise, Abbas Kiarostami, cinéaste de l’illusion et de l’inattendu, revient sur son lien avec le Japon et son détachement du cinéma.

Vous auriez pu raconter cette histoire n’importe où. Pourquoi au Japon?

Abbas Kiarostami: Je suis avant tout resté fidèle au contexte dans lequel l’idée du film m’est venue. En traversant tard le soir un quartier d’affaires de Tokyo, j’ai vu sur un trottoir une très jeune fille habillée en mariée. L’image s’est imprimée dans mon esprit. Avec le recul, je n’aurais pas pu faire ce film ailleurs: la crédibilité de l’action et des relations entre les personnages est plus grande au Japon. Ce pays a gardé une pureté et une vérité des relations humaines. Elles ne sont pas conditionnées par des cadres professionnels ou sociaux.

On vous sent proche de certains cinéastes japonais, dont Ozu1.

– A 18 ans, alors que je ne songeais pas à devenir réalisateur, les films d’Ozu ont été les premiers à avoir marqué mon imaginaire. Son influence est indéniable. Aujourd’hui, je n’arrive pas à dire ce qui vient de ce cinéma ou de la culture nippone en général. Mes photographies ou mes poèmes sont japonais. Ma poésie s’apparente plus aux haïkus qu’à la tradition persane. Je suis iranien, mais j’ai un lien inexpliqué et très profond avec le Japon.

Comment conciliez-vous votre quête d’authenticité dans le jeu des acteurs, autrefois amateurs, avec le fait d’employer désormais des comédiens professionnels, qui en plus ne parlent pas le farsi?

– Je me suis posé la question tout au long du tournage. Les acteurs qui jouent Takashi et Akiko sont aussi, dans un sens, des non professionnels. Tadashi Okuno, l’interprète de Takashi, est un figurant qui vit du cinéma depuis cinquante ans. Je l’ai d’ailleurs engagé en tant que tel. Comme je révèle aux acteurs le scénario jour après jour, il a réalisé au milieu du tournage qu’il avait le premier rôle. De manière plus générale, je n’encombre pas les acteurs d’indications. Je crée juste une atmosphère où ils peuvent exercer leur intuition, se couler dans le personnage en suivant leurs sentiments, spontanément.

Vous présentez par ailleurs une exposition de photos, un art que vous dites préférer aux autres. Quel sens revêt encore pour vous le geste cinématographique?

– Etre ensemble sur un tournage n’est pas si mal, mais je préfère me retrouver seul pour faire des photos. La solitude est précieuse. Comme beaucoup d’êtres humains, loin de la vivre comme une tragédie, je la cultive. Le cinéma est une réponse à l’attente d’autrui, un devoir à accomplir. Réaliser des films ne vient pas chez moi de motivations profondes. C’est mon métier, il faut que je le fasse. Si je m’y refuse, il ne se passera rien de grave ni pour moi ni pour personne. Contrairement à d’autres, je n’ai pas le cinéma dans le sang.

Vous n’y prenez pas de plaisir?

– Si, une fois que je suis dedans. Mais je n’ai pas d’enthousiasme particulier. C’est comme dans le film, quand Takashi dépose Akiko devant la librairie et lui dit: «Tu as mon numéro, appelle-moi.» Il n’insiste pas, il ne désire pas particulièrement la revoir le soir même, car il a rendez-vous avec sa solitude. Je ne me souviens pas avoir écrit cette scène-là, mais elle est très juste.

  • 1. Kiarostami a réalisé Five Dedicated to Ozu (2003), où il rend hommage au cinéaste japonais.
 

Kiarostami, urbi et orbi

Insaisissable, énigmatique, épuré, le cinéma d’Abbas Kiarostami charme ou irrite avec ses lents plans-séquences et son inclination pour l’abstraction. Séduit, on verra dans son nouveau film la démonstration aussi brillante que discrète d’un art en équilibre entre simplicité et profondeur. Et celui-ci ne souffre en rien du choix de l’exil qui, de l’arrière-pays iranien à la métropole tokyoïte, en souligne au contraire l’universalité.
Irréductible aux schémas narratifs usuels, Like Someone in Love ne se résume pas aux circonstances de son récit: un professeur à la retraite reçoit une jeune prostituée, par ailleurs étudiante, qui s’endort chez lui. En la déposant le lendemain à l’université, il rencontre son fiancé jaloux et se fait passer pour son grand-père... A travers l’anecdote tragi-comique qui réunit ce drôle de triangle amoureux, le cinéaste iranien tisse un subtil réseau de sens, laissant au spectateur le soin d’en démêler les fils.
Avec autant d’ironie que d’empathie, Kiarostami épingle les errements de chacun. Comme l’indique son titre, tiré d’un standard du jazz chanté par Ella Fitzgerald, Like Someone in Love parle bien sûr d’amour – pas ou mal partagé. Mais aussi de solitude et de violence, de jeunesse et d’expérience, d’aveuglement et de mensonge. De la complexité de l’existence et des aspirations humaines, en somme. Le tout dans une ronde dérisoire traversée de tensions et de mélancolies sourdes, rythmée par les dialogues faussement anodins d’un film bavard où l’essentiel n’est pourtant jamais formulé.
    MATHIEU LOEWER

 

Expo.
«Windows», jusqu’au 13 octobre, Galerie Lucy Mackintosh, 7 av. des Acacias, Lausanne, ma-ve 14h-19h, sa 12h-17h,
www.lucymackintosh.ch

 
Le Courrier
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