Le franc: pas assez fort pour arrêter les armes…
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires

TRANSITIONS
Depuis plus d’une année, combien de lamentations n’avons-nous pas entendues sur les ravages du franc fort, un discours alarmiste destiné à bien faire entrer dans la tête de chacun combien la vie est précaire ici-bas et combien notre économie requiert les efforts de la nation tout entière. Mais voici qu’une bonne nouvelle est tombée comme un filet d’eau fraîche dans la torpeur de la canicule: malgré le franc fort, l’exportation d’armes suisses a augmenté de 27% cette dernière année. Nous voilà tout ragaillardis, comme les chanterelles après la pluie d’automne. Les Chinois aiment nos montres à 20'000 balles, et les émirats arabes adorent notre matériel de guerre. On s’arrache nos Pilatus, nos canons, nos vieux chars d’assaut et nos nouveaux équipements. Surtout nos grenades, que l’Arabie saoudite nous achète, pour les refiler à la Jordanie, qui les revend à la Turquie, qui les fait passer en douce aux rebelles syriens.
Ainsi, à défaut d’accueillir les touristes étrangers, que la cherté du franc déprime et que la qualité de l’accueil déçoit, la Suisse alimente les champs de bataille du monde. Ce qui est strictement interdit, faut-il le rappeler? La neutralité est sacrée, la loi aussi, et la Confédération veille jalousement à ce que tous les acheteurs, promis-juré, gardent ces armes pour eux et ne les utilisent que pour la paix. C’est logique: pourquoi achète-t-on des armes, sinon pour développer l’harmonie et la bonne entente entre les humains? Hélas, ça ne marche pas comme ça. Décidément, avec les révélations sur le négoce impitoyable des matières premières, sur les investissements spéculatifs pour recycler des capitaux douteux et sur les activités des marchands de canons, la fierté nationale en prend un coup. Les gesticulations autour du secret bancaire (ou ce qu’il en reste) font figure, à côté, de modeste paravent, voire de misérable cache sexe moral…
L’histoire bégaie. On a déjà voté quatre fois (1938, 1972, 1997, 2009) sur l’interdiction d’exporter des armes. Le plus inquiétant, c’est que plus le chiffre d’affaires de ce trafic augmente, moins le peuple s’alarme. En 1972, l’initiative populaire «pour un contrôle renforcé des industries d’armement et l’interdiction d’exporter des armes» avait failli passer, avec 49,7% d’avis favorables, alors qu’en 2009, la même proposition a été balayée par près de 70% des votants. Entre-temps, les ventes ont plus que triplé. Pas seulement en Suisse. Ce marché mondial parade en tête des bonnes affaires avec le pétrole et la drogue, à 1730milliards de dollars en 2011»1. En un jour, on dépense pour l’armement presque le double des 2,5milliards que la FAO, l’OMS et le HCR ont réclamés en vain pour une année, afin de sauver 34 millions de personnes de la famine, de la maladie et de la guerre dans les pays les plus pauvres de la planète.
C’est ça qui est insupportable! La Suisse se vante de sa vocation humanitaire au service d’une lutte exemplaire contre la pauvreté, et voilà qu’on vend des armes aux pays en développement pour presque autant de millions que ce qu’on leur verse au titre de l’aide au développement. A croire qu’on leur fournit les liquidités pour qu’ils puissent nous payer ce qu’on leur livre comme moyens de destruction.2 Evidemment, ce n’est pas aussi simple que cela. Il n’empêche que des scandales à répétition jalonnent ce dernier demi-siècle, depuis le Biafra, où des engins suisses ont abattu un avion du CICR, jusqu’au pilonnage du Bahrein par l’Arabie Saoudite avec des armes helvétiques, en passant par la fourniture illégale de canons Bührle à l’Afrique du Sud de l’apartheid, et le Tchad, où des avions Pilatus bombardaient des populations civiles. A chaque fois, malgré les promesses solennelles d’un Conseil fédéral dépassé par le business des marchands d’armes, on s’étonne et s’indigne de la façon dont la Suisse s’active à la fois dans l’humanitaire et dans la mitraille!
Le 15 septembre, le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) fêtera à Berne ses trente ans d’existence. Rien que durant ces six dernières années, il a récolté pas moins d’un demi-million de signatures pour diverses initiatives, et s’il n’a pas encore réussi à interdire l’exportation d’armes ni à supprimer l’armée, il a du moins contribué à la désacraliser (avec la contribution involontaire d’Ueli Maurer!). On attend avec espérance les trente prochaines!
* Ancienne conseillère nationale.
1 «Une Suisse sans armée», journal du GSsA n°94.
2 En 2008, les pays en développement nous ont acheté pour 115millions de matériel de guerre, alors que nous leur avons versé 180millions au titre de l’aide au développement, selon le GSsA.





