Post tenebras semper tenebrae
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L’IMPOLIGRAPHE
Il faut parfois pouvoir prendre de petits événements pour exemples de grandes dérives: ainsi, c’est le triste débat local genevois sur la révision de la constitution cantonale qui nous confirme que ce qui n’avait déjà plus grand chose de socialiste a désormais cessé de l’être. Ceux qui, «à gauche» ou à l’«extrême-gauche», ont eux-mêmes réduit leur projet révolutionnaire à n’être plus que le sauvetage des acquis du réformisme social-démocrate et démocrate-chrétien sont les héritiers de plus d’un siècle et demi de révolutions trahies, de révoltes inabouties, d’insurrections détournées. Comptables de ces échecs, les voilà au surplus conservateurs de leurs scories, et de cela même qu’ils prétendaient vouloir dépasser: l’économie keynésienne, le réformisme bernsteinien, le juridisme kelsenien, l’éthique wébérienne bornent désormais l’horizon des héritiers de Lénine, Staline, Trotsky, Mao et Guevara. Quand la social-démocratie n’est même plus capable d’être social-démocrate, c’est la gauche révolutionnaire qui reprend de ses mains le lumignon du réformisme étatiste.
Mais pour en arriver là, il aura fallu tout de même écraser Cronstadt et l’Ukraine de Makhno, la Catalogne libertaire, les Conseils ouvriers allemands, polonais, tchèques et slovaques. Il aura fallu trahir les révolutions cubaine et algérienne, ossifier la révolution chinoise, assassiner Spartakus, mercantiliser Mai68. La «gauche qui résiste» résiste surtout à sa propre mémoire: elle est une formidable revue des échecs de tous les pouvoirs issus, ou affirmant l’être, de toutes les révolutions du siècle. L’ordre capitaliste a résisté à toutes ces révolutions; le projet révolutionnaire, lui, a failli succomber sous les mains des révolutionnaires vainqueurs, et les bottes de leurs flics.
Il est tout aussi vrai, cependant, que si le capitalisme triomphe, c’est au prix de la schizophrénie de ses partisans. Le triomphe du capitalisme, c’est le triomphe de l’Etat – au service, certes, du capital, mais contre la rhétorique libérale de ses idéologues. Nul projet politique n’est plus attaché à l’Etat que celui du libéralisme.
De ce point de vue, il faut réaffirmer, ici aussi, le caractère résolument moderne du fascisme.
Si, depuis la Commune, les révolutions ont échoué, leur répression n’a vaincu que pour un temps: la Révolution a survécu aux révolutions triomphantes et les forces révolutionnaires aux révolutionnaires au pouvoir. Partout, et à chaque fois qu’apparemment les révolutions furent défaites, sont nées de leur défaite même de nouvelles volontés révolutionnaires, de nouvelles forces révolutionnaires, un nouveau désir de révolution: la révolution est moins une vieille taupe qu’un phénix sans âge. Jamais le déroulement de l’histoire n’est conforme aux volontés de ceux qui croient la faire et sont faits par elle, ne faisant que la suivre, feignant d’être les organisateurs de cette chose qui les dépasse. Les dirigeants sont dirigés, les leaders sont conduits, les chefs suivent, et le divorce est absolu entre le discours sur la réalité et la réalité elle-même: si celle-ci ne semble pas se venger de celui-là, c’est qu’elle est trop occupée à en rire.
* Conseiller municipal plus ou moins socialiste en Ville de Genève.





