Lundi, 20 mai 2013

D’une colline, l’autre

SAMEDI 01 SEPTEMBRE 2012

CHRONIQUES AVENTINES

Dans notre précédente chronique, nous interrogions le sens et la relation des adjectifs «national» et «populaire» accolés à l’aventure théâtrale de Jean Vilar. Une autre expérience, actuelle celle-ci, permet une intéressante mise en perspective de ces questions. Elle a l’Est de la capitale française pour cadre.

Depuis plus d’un lustre maintenant, La Colline - théâtre national organise, de janvier à juin, des ateliers «d’écriture et de jeu». Une initiative conçue par la direction de l’institution à l’époque d’Alain Françon (poursuivie, depuis, par Stéphane Braunschweig) à la demande des réseaux sociaux, du tissu associatif et avec l’appui de la Mairie du XXe arrondissement, notamment.

Dès dix heures et pour quatre heures, le samedi, une nuée d’âmes d’origines et de générations éparses se pose dans les foyers de La Colline. Une sexagénaire chinoise y voisine, par exemple, une Iranienne de vingt ans sa benjamine, un groupe de jeunes Africains aux blousons jumeaux et quantité d’autres personnes sans lien entre elles si ce n’est, pour la plupart, une alphabétisation et une condition sociale précaires.

Passé le petit-déjeuner, des animateurs – tous professionnels du spectacle vivant, habitués à fouler des scènes prestigieuses – annoncent l’objet de la séance: il sera question de voyage. Devant une assemblée attentive, sont tour à tour très simplement évoqués Homère et L’Iliade, les dieux de la Grèce, ceux de la Chine, de la Scandinavie et de l’Egypte. Chacun, ensuite, est invité à s’imaginer réincarné en l’olympien de son choix, détenteur d’une sagesse ou d’un pouvoir surnaturel, d’une apparence et d’une naissance singulières. A côté de moi, un trentenaire maghrébin, le stylo fiché sous un index écrasé, s’exalte et se rêve surplombant le monde: avec fièvre, il cherche les mots de sa puissance, la syntaxe de sa vertu. Plus loin, de l’encre d’une femme de Guinée s’écoule une douceur sereine.

Une fois les textes rédigés, parfois avec l’aide d’un participant ou celle d’un animateur, la nuée s’envole vers une salle de répétition: chacun est alors invité à passer à l’oralité. Les dieux et les accents se succèdent; à chaque intervention, notre communion est nimbée d’une nouvelle lumière. Les plus timides, ou ceux que le français rebute trop encore, tendent leur texte à un comédien. La voix posée, sensible, celui-ci dit chaque mot en respectant sa vibration, faisant jaillir son irradiante substance. Chaque phrase apparaît dès lors comme une conquête, comme une résolution. Dans quelques mois, les textes seront collectés dans une publication et proposés au public de la grande salle.

Qui peut ignorer l’intérêt, pour cette institution vouée aux écritures contemporaines, en prise sur notre réel, d’accueillir et d’entendre la voix des humbles alentours? Qui peut ignorer l’intérêt, pour des comédiens professionnels, de découvrir la langue, les attitudes, les préoccupations et les aspirations de cette multiculturalité concrète?

Dans ce ressourcement, La Colline instille à sa vocation d’avant-garde les pulsations d’une cuisante réalité. Elle en étend le bénéfice à l’ensemble de ses fidèles par son travail d’édition et de représentation. Les participants de l’atelier, eux, récoltent certes une reconnaissance mais, plus encore, des solidarités nouvelles, une lucidité accrue sur la dignité à laquelle ils ont droit et une plus grande aisance d’expression écrite et orale – utile tous les jours.

Car on sait, depuis Tite-Live et le récit qu’il fit de l’expérience d’une autre colline – celle de l’Aventin à Rome –, que la rhétorique est l’arme de la domination plus encore que la force. Nous sommes alors aux débuts de la République au plus fort d’un conflit économique et politique entre patriciens et plébéiens et c’est par une fable (devenue fameuse grâce au Coriolan de Shakespeare) que le conciliateur Ménénius Agrippa invite les séditieux à reconsidérer leur intérêt; il compare les patriciens romains à un estomac tandis que le peuple incarnerait les organes du corps. Nulle raison, selon Ménénius, d’être indigné par une telle répartition – la fonctionnalité de l’organisme entier tenant à la solidarité des parties: «Il est vrai (...), dit l’estomac – s’exprimant par la bouche du pacificateur – que je reçois le premier toute la nourriture qui vous fait vivre, et c’est chose juste: car (...) je renvoie tout par les rivières du sang.» Plus loin, Ménénius s’ingénie à dévier la colère de ses compatriotes affamés: «Quant à vos souffrances dans cette disette, autant frapper le ciel de vos bâtons que les lever contre l’Etat romain (...) elle est l’œuvre des dieux, non des patriciens.»

Si le verbe participe de la co-naissance du monde, s’il participe aussi de son enchantement, nous découvrons, ici, qu’il sert à l’occasion de plus sournois desseins. Pour reprendre le fil de notre propos initial, dans cet engagement de La Colline, au cœur même de son quartier, c’est la «plèbe» qui, par la prise de parole, se fait «nation» et non la nation qui tente un embrassement suspect. Puisse – autre défi – l’activité régulière de ce théâtre, à savoir la présentation des spectacles, intéresser aussi ces nuées du samedi.

 

* Historien et praticien de l’action culturelle (Haute école spécialisée de Suisse occidentale, HES-SO).

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