Jeudi, 20 juin 2013

Cherpines: quand le maraîcher se fait promoteur

LUNDI 03 SEPTEMBRE 2012

LOGEMENT • Les bonnes affaires fleurissent autour du terrain des Cherpines. L’un des propriétaires de la parcelle négocie actuellement un accord avec l’Etat, qui se monterait à 20 millions de francs de dédommagement.

«Nous, on n’est pas pressés de partir.» Daniel Charles est l’un des maraîchers basés dans la commune de Confignon. Il possède et exploite une des plus grandes parcelles de la zone agricole déclassée en zone à bâtir, à la suite de la votation du 15 mars 2011, pour permettre la construction du quartier des Cherpines.
Et Daniel Charles compte bien ne pas laisser passer cette aubaine: des dizaines de millions de francs sont en jeu. Le maraîcher négocie en ce moment avec l’office du logement, dépendant du Département de l’urbanisme (DU), pour décrocher un dédommagement censé l’aider à déménager son installation un peu plus loin. Selon plusieurs sources, l’indemnité se monterait à une vingtaine de millions de francs.

Généreux déclassement
A l’origine, les Cherpines se voulaient un écoquartier, destiné à résoudre la crise du logement à Genève. Face aux protestations des écologistes, qui lui reprochent une trop faible densification et un nombre de places de stationnement peu incitatif pour les transports publics – on parle de 3000 logements et de 4500 places de parking –, le terme d’écoquartier a été progressivement abandonné. Au moins se rattraperait-on sur les logements, dont une partie promettaient d’être sociaux.
Mais là aussi, le bât blesse. Car les appétits financiers entrent en jeu. Sur les 58 hectares de terrain concernés, 42 accueilleront des logements. A ces endroits, le prix du terrain a pris l’ascenseur, bondissant de 10 à 450 francs le mètre carré. Daniel Charles, qui possède une dizaine d’hectares, pourra ainsi vendre 45 millions de francs une parcelle qui n’en valait que 1 million juste avant la fameuse votation de 2011.
Daniel Charles  tempère: «Les gens qui possèdent ces terres sont des familles. Souvent, il n’y a qu’un seul exploitant, mais plusieurs héritiers.» Les sommes engrangées se voient donc partagées fraternellement entre les ayants droit.
Restent plusieurs millions par personne, tout de même. Pas assez aux yeux de Daniel Charles, qui a donc entamé des négociations avec le DU afin d’obtenir une somme supplémentaire. Une question de vie ou de mort, à l’en croire, qui ne viserait pas du tout à profiter de la situation pour empocher de l’argent. Il admet toutefois que cette somme lui permettrait de «repartir à neuf» avec son entreprise et de se passer de l’aide des banques, mais il se refuse à confirmer le chiffre de 20 millions.

Coup de bluff?
S’il peut se permettre cette forme de marchandage, c’est bien parce que Daniel Charles est en position de force face au DU. Lui et les autres maraîchers possèdent les deux tiers du terrain où les Cherpines doivent être construits. S’ils décident de ne pas vendre, c’est tout le projet qui est
bloqué.
Mais les 450 francs au mètre carré n’étant pas négociables, quelle est donc la marge de manœuvre du DU pour leur accorder le supplément escompté? «Le Conseil d’Etat fixe le taux de rendement des bâtiments», explique Christian Dandrès, député socialiste et juriste à l’Asloca. «Ils ont une assez grande marge de manœuvre, même s’ils ne peuvent pas faire n’importe quoi. Mais, sur le choix du type de logement, locatif ou en PPE, par exemple, ils ont une certaine souplesse.»
Ces changements passent par une modification du plan financier des Cherpines. La vente des terrains ne serait pas affectée, les négociations rendraient seulement l’exploitation des futurs immeubles plus rentables. Quel intérêt pour des propriétaires fonciers? «Notre but n’est pas de vendre le terrain, mais de devenir promoteurs», explique Daniel Charles.
Ce scénario est jugé très peu crédible par les personnes proches du dossier. Du côté du PLR, par exemple, on estime que les propriétaires perdent leur temps. Un député du parti faisait même preuve d’agacement, vendredi: «Même si je trouve légitime que le propriétaire cherche à revaloriser ses terrains, il est un moment où l’on peut se satisfaire de ses acquis. Il partira d’ailleurs sûrement seulement avec les 450 francs au mètre carré.»

Locataires grands perdants
Si l’on en croit Christian Dandrès, deux scénarios se profilent. Soit les maraîchers vendront simplement leurs terrains, soit leur demande auprès de l’office du logement passera. Ils pourraient alors céder leur parcelle à de «vrais» promoteurs, avec un permis de construire et un arrêté du Conseil d’Etat permettant de répercuter des prix plus élevés que la normale sur les futurs locataires. Empochant au passage une belle plus-value.
Dans tous les cas, plusieurs problèmes se posent. D’abord, l’équité entre les parties qui ne serait pas totalement respectée si chaque propriétaire se mettait à négocier sa propre part du gâteau. Ensuite, le fait que les locataires pourraient se voir fortement discriminés. Enfin, la situation des Cherpines pourrait s’enliser durant de longues années si les propriétaires, trop insatisfaits des conditions de vente, décident finalement de ne pas
céder leurs terres.
Du côté du PDC, en revanche, on regarde la situation d’un œil très apaisé. Serge Dal Busco affirmait ainsi «observer avec satisfaction que le dossier avance». Compréhensif vis-à-vis des maraîchers «qui doivent bien faire tourner la boutique», il se montrait confiant quant aux négociations, certain que l’Etat «saura trouver une solution rationnelle». La verte Anne Mahrer s’indignait quant à elle de ce que les maraîchers cherchent à gagner davantage d’argent encore. Sur un point en revanche, elle rejoint l’avis de Daniel Charles: la zone des Cherpines ne sera pas suffisamment densifiée à leur goût. Sauf que l’une
a des arguments écologiques et le second, économiques. I

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