Mercredi, 19 juin 2013

Le Tessin n’est pas si seul

SAMEDI 01 SEPTEMBRE 2012

Jadis plutôt ouverts sur l’extérieur, les Tessinois se murent progressivement depuis deux décennies dans une attitude de repli. Un phénomène qui n’a longtemps suscité qu’une indifférence amusée et hautaine dans la classe politique suisse. L’instrumentalisation des failles de la libre circulation des travailleurs a remis en selle la Lega dei Ticinesi, que d’aucuns donnaient déjà pour moribonde. Il a fallu que les relations avec l’Italie s’enveniment sérieusement, avec le gel par le Tessin d’une partie de l’impôt à la source des frontaliers dû à Rome, pour que Berne se réveille.
Les signes avant-coureurs n’ont pourtant pas manqué. En 2000 déjà, les citoyens tessinois rejetaient les accords bilatéraux avec l’Union européenne. La droite xénophobe n’était pas seule à combattre l’ouverture des frontières aux travailleurs européens. Au Tessin, le syndicat Unia s’était engagé dans la bataille référendaire, affirmant que, sans garde-fous dignes de ce nom, la libre circulation équivalait à un permis d’exploiter les travailleurs.
Ces craintes se sont rapidement confirmées, avec l’intensification de la sous-enchère salariale, la déqualification des employés et le recrutement de main-d’œuvre «au noir», réduite à des conditions proches de l’esclavage par le biais de pratiques mafieuses. C’est vrai dans la construction; on imagine ce qu’il en est des autres secteurs, presque tous dépourvus de convention collective...
Les grands gagnants de cette «jungle» capitaliste sont évidemment à rechercher du côté patronal. Mais la classe politique, par sa passivité et sa duplicité, a abandonné les travailleurs étrangers – en particulier frontaliers – à leur triste rôle de bouc émissaire. Derrière les conflits de façade, la Lega bénéficie d’une alliance de fait, dictée par des intérêts économiques, avec la droite économique et une partie du mouvement catholique ultraconservateur Communione e liberazione.
Est-on face à une «exception tessinoise»? Ce serait illusoire de le penser. Certains ingrédients sont certes propres à ce canton, qui a la particularité d’être à la fois coupé du reste du pays et situé à la «périphérie» d’un poids lourd économique et démographique, la Lombardie.
Mais la situation tessinoise est aussi révélatrice et annonciatrice de tensions sociales qui peu à peu gagnent d’autres régions frontalières. La montée du MCG à Genève, la peur du «médecin allemand» à Zurich ou encore la création d’un parti à la droite de l’UDC à Saint-Gall sont autant de symptômes d’un phénomène plus large, nourri par la mise en concurrence des travailleurs et l’effacement de la gauche du terrain social. L’occasion, pour Le Courrier, de questionner les dynamiques transfrontalières tout au long d’une série de reportages dont vous trouverez ici le premier volet.

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