Jeudi, 20 juin 2013

La censure fait son retour dans les médias tunisiens

SAMEDI 01 SEPTEMBRE 2012

OFFENSIVE ISLAMISTE • Sous couvert de lutte contre l’ancien régime, les islamistes mettent les médias au pas. Non sans rencontrer de la résistance.

La liberté médiatique a-t-elle fait long feu en Tunisie? Un an et demi après la chute de Ben Ali, les islamistes au pouvoir se montrent en tout cas de plus en plus menaçants. En début de semaine, ils annonçaient vouloir «assainir» des médias qu’ils jugent trop proches de l’ancien pouvoir. Une promesse tenue dès jeudi, lorsque le patron de la chaîne Ettounsiya TV, producteur d’une émission politique satirique, a été incarcéré. Il risque dix ans de prison.
Sous la menace d’une incarcération depuis une semaine, Sami Fehri s’est rendu de lui-même, ont annoncé ses avocats. Me Abdelaziz Essid a accusé le pouvoir de l’avoir «jeté en prison sans que la défense n’ait eu connaissance du dossier ni de la requête de la chambre d’accusation». Il a indiqué avoir déposé un pourvoi en cassation.

«A cause de quatre Guignols»
«Tout cela m’arrive à cause de quatre Guignols», avait clamé Sami Fehri, en référence aux personnages de l’émission satirique de sa chaîne, dans une interview réalisée la veille de sa reddition. Selon le patron de la TV, Lotfi Zitoun, un influent conseiller du premier ministre Hamadi Jebali, l’a menacé pour qu’il arrête son émission. Ce à quoi M. Fehri s’est finalement résolu sans toutefois parvenir à stopper la machine répressive. «La liberté d’expression dans laquelle nous vivons depuis le 14 janvier (2011, date de la fuite de Ben Ali) est menacée», a-t-il averti.
Officiellement, M. Fehri est accusé dans une affaire de corruption liée à l’ancien régime du président déchu. Fondateur d’Ettounsiya TV en mars 2011, quelques mois après la révolution tunisienne, il était auparavant associé au sein d’une boîte de production, Cactus, à la famille de l’épouse de l’ex-chef de l’Etat, les Trabelsi. Cette société a été placée sous contrôle judiciaire et l’Etat a saisi 51% des parts de l’entreprise. Cactus fournit néanmoins l’essentiel du contenu de la chaîne Ettounsiya, dont les Guignols.
Des ONG de défense des droits humains et le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) ont toutefois émis des doutes quant aux véritables motifs des ennuis judiciaires de M. Fehri.

Grèves en vue
Les rédactions de plusieurs télévisions, radios et journaux dénoncent de plus en plus fréquemment les ingérences du pouvoir. Les médias publics ont notamment vu nommer à leur tête de nouvelles directions sans aucune concertation. Les journalistes estiment que leur indépendance n’est plus garantie.
Jeudi, les rédactions des quotidiens Essabah (en arabe) et Le Temps, en lutte depuis deux semaines contre la nomination de leur nouveau directeur par le gouvernement, ont crié à la «censure». Les journalistes comptaient publier une motion syndicale en page 3 et annoncer une grève des rédactions le 11 septembre, a indiqué à l’AFP Sana Farhat, la déléguée syndicale. Or dans la nuit de mercredi à jeudi, leur nouveau dirigeant Lofti Touati a bloqué l’impression des journaux, fait venir la police devant leur siège où les journalistes manifestaient et fait remplacer la motion par de la publicité sur cette page «noble» qui publie habituellement «les meilleurs articles», a-t-elle ajouté. «Ca a été censuré», a estimé Mme Farhat, «c’est du harcèlement»,
«les nouveaux responsables veulent contrôler la ligne éditoriale des journaux», a-t-elle ajouté, accusant Lofti Touati «de prendre ses ordres» auprès du gouvernement.
La tension est telle entre le gouvernement et la profession que le Syndicat des journalistes tunisiens menace d’appeler à une grève générale du secteur en signe de protestation. L’occasion également de dénoncer un projet de loi qui punirait les «atteintes au sacré» de peines de prison.

«Assainir»
Du côté du gouvernement tunisien, loin de chercher l’apaisement, le chef de la diplomatie, Rafik Abdessalem a assuré ne pas chercher à museler les médias mais à les «assainir» et à les empêcher de devenir des «tribunes» de l’opposition. «Le gouvernement s’emploie à écarter de la vie politique les symboles de l’ancien régime et s’engage à assainir le paysage politique, administratif et les médias», a-t-il déclaré, selon l’agence officielle TAP.

 

avec les agences

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