Lausanne, capitale du féminisme durant cinq jours
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COLLOQUE • L’université de Lausanne accueille jusqu’à dimanche près de 600 participants au 6e Congrès international des recherches féministes francophones.
Un mastodonte des études genre réunit, jusqu’à dimanche, près de 600 personnes à l’université de Lausanne. Sous l’intitulé «Imbrication des rapports de pouvoir: discriminations et privilèges de genre, de race, de classe, de sexualité», cette 6e édition du Congrès international des recherches féministes francophones comptabilise, sur cinq jours, pas moins de 8 conférences plénières, 26 ateliers et 10 tables rondes thématiques. Des centaines de contributions recouvrent une indescriptible variété d’axes de réflexions et de questionnements interdisciplinaires1.
L’objectif déclaré de la
manifestation est l’échange, le débat et la réunion de scientifiques avec des militants d’Europe, du Canada, d’Afrique du nord et d’Afrique subsaharienne.
Un héritage américain
En sciences sociales, la question de la porosité entre militantismes et méthodes scientifiques se pose amplement. Le débat est particulièrement vif concernant les études genre. Leurs détracteurs ont cherché à discréditer leur portée scientifique du fait de leur affiliation directe aux mobilisations féministes. Du côté des études genre, ce lien est valorisé et assumé. A plus d’un titre, ce colloque le rappelle et le revendique.
En conférence plénière d’ouverture, Patricia Hill Collins, professeure au Département de sociologie de l’université du Maryland, a donné le ton. Elle a retracé le processus d’émergence des études genre aux Etats-Unis, précisant que des similarités se retrouvent dans d’autres sociétés.
Entre les années 1960 et 1990, les milieux activistes ont pris conscience du caractère parcellaire et de la portée limitée de leur mobilisation. Chacun pouvait se reconnaître simultanément dans différents types de mouvements: contre la guerre et/ou les discriminations de sexe, de race, de classe, etc. Cet effet de prisme ne permettait pas d’appréhender et de penser la justice sociale avec une vision d’ensemble.
A cela s’ajoutait un manque de savoirs, puisque les énergies étaient focalisées sur l’action, rappelle Patricia Hill Collins. Des pressions se sont concentrées alors contre les universités, afin d’introduire des changements sur les sujets d’étude autant que dans les cursus. Progressivement, les milieux académiques ont intégré les messages. De nouvelles catégories sociales se sont reconnues dans les études supérieures, les ont intégrées, introduisant les sensibilités et les questionnements des mouvements sociaux. Les gender studies ont émergé dans ce contexte.
Dès lors, les luttes se sont
redéployées sur les campus.
Contraintes par les financements privés, les universités se sont ensuite repliées sur elles-mêmes, se berçant de la double illusion qu’elles étaient l’unique source de production des savoirs, d’une part, et qu’elles étaient capables d’intégrer de nouvelles populations, d’autre part.
Cette illusion de l’inclusion a été renforcée par l’institution des quotas de femmes ou de Noirs, dont les profils se fondent, désormais, dans le moule dominant et ne sont plus rattachés aux militantismes. Les discours qui en résultent sont décontextualisés: ils ne sont plus nourris par les pratiques.
Patricia Hill Collins, théoricienne de «la pensée féministe noire», se réjouit que le congrès de Lausanne vise à redonner sens aux discours en les centrant sur les perspectives de transformation sociale.
La recherche,
un acte militant
Abondant dans ce sens, Christine Delphy, directrice de recherche au CNRS et corédactrice des Nouvelles questions féministes, affirme que «la science n’est pas neutre, mais impliquée dans la cité. Le reconnaître est de l’honnêteté intellectuelle.» La chercheuse française revendique l’héritage étasunien et l’engagement féministe des études genre. Elle les définit comme «défrichant l’oppression des femmes qui était, et continue, d’être niée».
Poursuivre à contrer les approches essentialistes et naturalistes qui considèrent les catégories homme, femme ou race, comme naturelle est indispensable.
Une démarche constructiviste permet de questionner la construction sociale des sexes et des races. En ce sens, la chercheuse prône les approches théoriques communes et la considération du genre et de la race comme «des systèmes globaux qui innervent l’ensemble de la réalité sociale, contribuant à former la structure de nos sociétés».
Ce dernier objectif est à l’origine des Congrès internationaux des recherches féministes francophones. Le premier a été organisé sous l’égide de la professeure Huguette Dagenais, de l’université Laval de Québec. Au Canada, les études féministes sont alors fortement implantées et des formes de résistance, passant par l’usage du français, sont rôdées. En 1996, afin d’accroître la légitimité des études genre, ce congrès visait à imposer un pôle interdisciplinaire.
L’imbrication est toujours d’actualité avec le congrès organisé par le Centre en études genre de l’université de Lausanne et le Laboratoire interuniversitaire en études genre de la Haute école spécialisée de Suisse occidentale. Leurs recherches, explique Patricia Roux, professeure associée et membre du comité d’organisation du colloque lausannois, croisent les questionnements sur les différentes appartenances sociales dans l’analyse des rapports de pouvoir.
Désaccord manifeste
Mercredi, des protestations et tractages ont eu lieu au sein du Congrès. Ils visaient à dénoncer différents éléments qui ont heurté le sens de la justice sociale des militantes (coût élevé de la participation, inutilité de la dépense d’une croisière sur le lac ou clôture du monde académique sur lui-même).
C’est surtout la présence des politiques qui était la cible de la grogne. Anne-Catherine Lyon, cheffe du Département vaudois de la formation, de la jeunesse et de la culture, s’est vu reprocher son laxisme dans l’affaire de harcèlement sexuel. Elle a dû prononcer son discours alors que des manifestantes brandissaient les tracs du syndicat SUD dans son dos. Quant à Jacqueline De Quattro, cheffe du Département de la sécurité et de l’environnement, elle a été contrainte de quitter l’assemblée, avant le terme de son allocution. Les activistes n’ont pas admis que celle qu’elles considèrent responsable d’une politique «sexiste» et «limitative du droit d’asile» puisse s’exprimer dans un lieu dont, par ailleurs, elles partagent largement les valeurs, tant scientifiques que militantes. I
1Programme du congrès: www3.unil.ch/wpmu/rff2012/





