Mercredi, 22 mai 2013

Danses de soi au Congo

VENDREDI 31 AOûT 2012
Faustin Linyekula a créé une œuvre singulière à la confluence de l’histoire tragique congolaise, des exils et d’une écriture du désir, de l’éveil à soi et au monde.
AGATHE POUPENEY

LA BÂTIE • Le festival accueille enfin à Genève Faustin Linyekula, passeur transculturel et effaceur de frontières, avec son solo «Le Cargo».

«Comment marcher vers moi-même, vers mon peuple, avec mon sang en feu et mon histoire en ruine?» Extraits de Mémoire du vent, les mots du poète syro-libanais et esprit libre Adonis ouvrent ce Cargo giclant les lignes de corps effilées de son interprète et créateur. Faustin Linyekula aborde, par accélérations successives et sursauts incantatoires, le thème d’une identité poétique et humaine. A découvrir jeudi et vendredi prochains au Théâtre de l’Orangerie, l’opus tuile la réinterprétation imaginaire de danses traditionnelles africaines à une expression chorégraphique contemporaine partagée entre stase songeuse et mouvement liquide.

Inspirations ancestrales

 «En 2011, il y eut un voyage vers le village d’Obilo, où j’ai vécu jusqu’en 1982 avec mon père instituteur. C’est là que je peux situer mes plus anciens souvenirs chorégraphiques dans lesquels je puise pour mon travail. Emprunter les danses rituelles devient un moyen de chercher, en passant par des chemins ancestraux, comment les Anciens, en des temps difficiles, esquissent par leurs danses et musiques des espaces de respiration hors de l’urgence quotidienne», précise l’artiste depuis Kisangani, capitale de la République démocratique du Congo.
En 2007 déjà, il interrogeait dans Le Festival des mensonges les éclats d’une identité sans cesse retournés dans le kaléidoscope des corps, en passant par le politique des discours, de Lumumba à Kabila. En questionnant aussi une incertaine figure de la «négritude» se glissant à travers des visages-masques.
«Silhouette du vent, il marche dans l’abîme», écrit Adonis. Se tenir debout subsume pour Linyekula l’esprit de la création. Une injonction posturale et poétique, humaine et sociale. L’expression du chorégraphe allemand Rudolf Laban infuse Le Cargo: réaliser un travail en profondeur sur soi, c’est chercher à atteindre cet arrière-pays de silence intérieur, où naît la danse. «Le corps est porteur de traces, jusque dans ceux qui n’ont pas subi d’exactions, n’ayant pas vécu la guerre au Congo. Ces réminiscences sont palpables dans les réalités et les atmosphères d’aujourd’hui. Le travail réalisé depuis mes débuts est moins de raconter un corps violenté que de dévoiler comment une anatomie traversée par un passé tourmenté et un présent difficile peut rester debout. Jean Genet ne disait-il pas que le plus politique peut s’inscrire dans le plus intime?»
Entre huit projecteurs posés au sol qui brûlent la silhouette fauve du danseur, jusqu’à la surexposer, fantomale, se distillent les rumeurs de la forêt. L’interprète est ce corps qui chante et se fait vivant, ductile sculpture, ondoyant sous le vent mauvais de l’histoire d’une terre tourmentée, pillée. En se créant des partenaires (photos sur écran d’ordinateur, sons de la chorale de l’enfance), il participe d’un monde traversé de forces multiples: mémorielles, historiques, identitaires, et gravitantes, comme en témoigne un magnifique travail au sol.

Fluidité et porosité

Faustin Linyekula tire sa sève de médusantes torsions le métamorphosant en accent circonflexe, souple compas anatomique se confrontant au cri. «J’écris, ou je crie, un peu pour forcer le monde à venir au monde», relevait le Congolais Sony Labou Tansi. Essentielles sont dans Le Cargo les paroles d’Achille Mbembe, penseur camerounais du post-colonialisme mettant en lumière une Afrique marquée par la dispersion et la circulation, et dont les expressions artistiques se font flottantes, mobiles. Fluidité et porosité donc, à l’instar de la danse chère à l’artiste.
A la suite de son solo, Faustin Linyekula présentera une pièce de groupe lors du prochain Festival d’Avignon, dont l’un des artistes associés est son ami Dieudonné Niangouna. Le danseur rêve de collaborer demain à la langue tellurique, foulée d’énergie poétique, dégorgée par l’auteur et interprète des Inepties volantes.

 

Je 6 et ve 7 septembre, Théâtre de l’Orangerie, Parc La Grange, 66C quai Gustave Ador, Genève. Rés. www.batie.ch

 
Le Courrier
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