Mardi, 21 mai 2013

Visages en cascades

MERCREDI 29 AOûT 2012
Le Bian Lian, ou l’art de changer d’expression à l’aide de masques dans l’opéra traditionnel du Sichuan.
CC

CHINE • Dans le Sichuan, le Bian Lian, ou l’art magique du changement d’expression à l’aide de masques, reste une tradition bien ancrée.

Fin d’après-midi estivale à Chengdu. La Maison de thé du Parc de la culture va ouvrir ses portes. Une foule compacte se presse, s’agite, parle fort. Au menu: le Bian Lian (changement de visage), sorte d’opéra-thé-spectacle traditionnel de cette région du centre-ouest de la Chine.
A Chengdu, «ville des hibiscus» de presque dix millions d’habitants, les rendez-vous théâtraux du Parc de la culture sont très prisés. Avant le show proprement dit, les parents peuvent amener leur enfant unique se faire grimer par les acteurs. Le Bian Lian est un des moments du spectacle dans lequel œuvrent aussi des joueurs d’erhu, le petit violon à deux cordes compagnon des poètes, des acrobates, des clowns, des marionnettistes et de leurs poupées fragiles. Né il y a 400 ans environ, au début de la dynastie Qing, le Bian Lian, art proche du mime et de la comédie, représente un des aspects singuliers de l’opéra du Sichuan. Ses techniques en sont d’ailleurs bien gardées.

Après le gong
Les acteurs jouent en général en fin de partie. Entièrement masqués, presque irréels, ils avancent, hiératiques et muets, sur la scène. Ils se déplacent lentement, vêtus de leurs costumes somptueux richement décorés. Une troupe de musiciens attentifs aux moindres de leurs gestes donne le tempo en fond de plateau.
Quelques allées et venues plus tard, de manière à ce que le public admire tissus et couleurs, la musique s’accélère et sur un coup de gong retentissant, les comédiens font disparaître une couche de visage, parfois aussi une couche d’habit. Le masque bleu devient rouge par magie. Les faces tristes font place à des traits plus joyeux ou plus cruels.
Puis les acteurs s’animent, sautent de scène, vont vers les enfants postés aux premiers rangs ou tournent sur eux-mêmes. Et hop, roulement de tambour, un autre visage apparaît sans crier gare. Dix fois, quinze fois, à chaque changement, c’est l’éblouissement, la stupéfaction, l’émerveillement. Au bout de la chaîne des métamorphoses surgira alors le visage nu, souriant, frais, offert dans toute sa beauté. On resterait des heures à regarder, on voudrait rembobiner, faire défiler image par image pour comprendre comment ça marche.

Impossible à enseigner?
Mais le secret de la technique du Bian Lian se passe de génération en génération dans les familles d’acteurs, et il est très difficile – voire impossible – de se faire initier. Des écoles, des cours existent, des stages même sont organisés dans certains lycées, mais ce sont des écrans de fumée qui servent plutôt à conforter le public dans l’idée que cet art ne s’enseigne pas.
Les personnages montrés sur scène sont joués par des hommes, mais aussi parfois par des femmes, dont la célèbre Yang Jing. Il n’y a pas vraiment d’histoire dans ce type de spectacle, il s’agit plutôt de la mise en scène de figures archétypiques qui font référence aux diverses histoires mythologiques de l’ancienne Chine.
Autrefois, la couleur des visages des acteurs se modifiait au moyen de poudres teintées projetées hors de récipients contenant des pigments purs. La poudre allait, volatile et légère, se coller directement sur leur peau huilée, comme par magie. Une autre technique consistait à s’enduire le visage d’une pâte colorée cachée dans la paume des mains. Le rouge symbolisait la colère, le noir l’extrême fureur.

Sans les mains
Dans les années 1920, les artistes ont commencé à utiliser des séries de masques confectionnés avec du papier huilé qu’ils superposent sur leur visage. Les plus virtuoses décollent en un clin d’œil les unes après les autres, comme on pèlerait un oignon, ces diverses couches, fabriquées aujourd’hui en soie peinte. Toutefois, ils le font – et c’est là l’énigme – sans utiliser leurs mains, toujours gardées bien loin du visage.
Comment font-ils alors? Après enquête serrée, il semblerait que ces papiers huilés ou ces tissus soient reliés à d’invisibles fils actionnés par les acteurs à des moments précis, par exemple entre deux acrobaties ou sauts de côté, de sorte que le public est à chaque fois pris de vitesse dans son observation. Et donc éberlué.
Pendant le spectacle, nous sommes dans une maison de thé ne l’oublions pas, des serveurs en bleu de travail remplissent de thé fumant des bols en porcelaine. Régulièrement, ils repassent verser de l’eau brûlante dans les bols avec leurs bouilloires séculaires aux longs becs verseurs, manière aussi ingénieuse qu’élégante de ne pas déranger l’auditoire en circulant dans les rangées. Au loin, des ventilateurs ronronnent et crachent de l’eau pour brumiser la salle...
A la fin de la représentation, on rallume vite vite les lampions rouges, on fait des photos à côté des acteurs, on demande une dédicace. Le personnel du théâtre remet rapidement les chaises en place, débarrasse les bols, balaie, puis s’assied çà et là dans l’espace vide pour boire en silence un dernier thé sur les sièges en osier désormais vides.

 
Le Courrier
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