Samedi, 25 mai 2013

Espoir pour les Libanais détenus en Syrie

MARDI 28 AOûT 2012
Le frère de Majida Bachari est emprisonné depuis 1976. Photo du bas: libéré en 2000, Kamil Bawaridi a passé six ans dans des prisons syriennes dont plusieurs mois à Tadmor. «L’enfer sur terre», dit-il.
Fériel Alouti

DISPARUS • L’intervention syrienne au Liban (1976-2006) s’est soldée par des milliers de disparitions et d’arrestations. Pour les proches de Libanais incarcérés en Syrie, l’insurrection entretient l’espoir.

Depuis un an et demi, Majida Bachari suit de près l’actualité syrienne. En ce moment, ce qu’elle craint le plus, ce sont les bombardements de l’armée sur les villes du pays. «J’ai peur qu’ils tuent mon frère», dit-elle, le visage éteint. Cette femme qui croit avoir 56 ans mais qui en fait dix de plus attend la libération de son frère Ahmad, emprisonné depuis 1976 en Syrie.
Habillée d’un voile noir et d’une tunique marron, elle montre la photo d’un adolescent. Son frère avait 20 ans quand il a été arrêté à Khalde, une ville située à une dizaine de kilomètres de Beyrouth. Cette année-là, l’armée syrienne venait d’entrer au Liban. «Un membre de notre famille était un responsable palestinien, c’est pour ça qu’Ahmad a été arrêté. Le même jour, huit autres personnes ont également été arrêtées.» Les pots-de-vin versés aux geôliers n’ont jamais permis à Majida Bachari de rendre visite à son frère. Mais il y a cinq ans, un prisonnier libéré a reconnu Ahmad sur une photo. «Il s’occupait de distribuer la nourriture. Il est en bonne santé», lui a-t-il assuré.
Depuis la guerre civile libanaise (1975-1990), des milliers de familles partagent la même histoire. Un mari, un père, un frère ou un fils parti un matin et jamais revenu. Aujourd’hui, on estime à 17 000 le nombre de disparus. Parmi eux, des centaines de déportés, emprisonnés et torturés se trouvent toujours en Syrie. «Nous avons 617 noms sur nos listes mais ce n’est qu’une estimation car nombreuses sont les familles qui ne nous ont jamais contactés», explique Ghazi Aad, président de Soutien aux Libanais en détention et en exil (Solide).

«Il est en bonne santé»
L’insurrection syrienne a fait naître beaucoup d’espoir chez les familles de disparus. «Tant que le régime est en charge des centres de détention, rien de tangible n’est faisable. Mais s’il tombe, des choses seront révélées», estime Ghazi Aad. La famille de Mahmoud* a été contactée, il y a deux mois, par un activiste syrien réfugié en Turquie. «Il a passé un an en prison avec mon frère et nous a dit qu’il était en bonne santé», explique Khaled Sleiman. Mahmoud a demandé à l’activiste d’embrasser «affectueusement» sa mère sans savoir que celle-ci est morte il y a deux ans.
Cette famille a pu correspondre pendant des années avec Mahmoud. C’est grâce à la complicité d’un geôlier que Khaled Sleiman recevait un courrier par mois jusqu’à ce que son frère soit transféré dans une autre prison, il y a cinq ans. A 77 ans, l’homme épluche encore les dizaines de lettres manuscrites enfermées précieusement dans une pochette.
Marie Mansourati possédait aussi une lettre de son fils, mais elle l’a perdue quand on lui a volé son sac. Depuis six ans, elle ne s’habille plus en noir. «Cette lettre m’a prouvé qu’il était encore en vie», dit-elle. Installée à côté du téléphone, elle veut «être certaine de ne jamais louper un appel». Cette femme âgée mais encore très coquette attend qu’on lui annonce la libération de Dani, enlevé en 1992 à Damas alors qu’il allait rendre visite à un proche. Elle a déboursé plus de 70 000 dollars pour voir son fils. Les agents syriens ont bien accepté l’argent mais n’ont jamais tenu leur promesse.

Libéré après vingt-six ans
La vieille dame espère que la chute, encore hypothétique, de Bachar el-Assad puisse améliorer la situation de Dani. «Si le système tombe, les prisonniers seront libérés», affirme-t-elle avec optimisme. Pour le moment, Marie Mansourati place tous ses espoirs dans un prisonnier libanais, libéré il y a tout juste trois mois. Cet ancien détenu qui a requis l’anonymat et qui refuse de s’adresser à la presse a été emprisonné pendant vingt-six ans. «Son nom ne figurait pas sur nos listes, explique le président de Solide. Pendant vingt et un ans, ses parents l’ont cherché et ont fini par savoir où il se trouvait, et ils ont pu le visiter.» Marie Mansourati s’est empressées de le contacter. «Il m’a confirmé que Dani était en bonne santé. Je sais que c’est lui, il m’a détaillé le médaillon qu’il porte au cou.»
Pour les anciens prisonniers, les images de l’insurrection syrienne ravivent un passé douloureux mais annoncent parfois de bonnes nouvelles. Le 19 juillet dernier, les médias ont rapporté la mort de Hicham Bakhtiar, chef de la sécurité nationale et surtout spécialiste de la torture. Il a succombé à ses blessures après l’attentat de Damas qui a coûté la vie à plusieurs hauts responsables sécuritaires. «J’ai fait la fête ce soir-là», lâche Ali Abou Dehn. Ce Libanais a été libéré en 2000 après treize ans de prison. «Hafez el-Assad venait de mourir, Bachar a voulu montrer qu’il était différent.» Mais en choisissant la répression dès les premières heures de l’insurrection, le fils marche bel et bien sur les traces des son père.
Même si Abou Ali Dehn voulait oublier les coups, les humiliations, les épidémies et l’isolement, son corps et son esprit lui rappellent chaque jour les heures de torture endurées. Quand il visionne des vidéos, il constate que rien n’a changé. «Dans un bus on voit des miliciens frapper des activistes. Ils leur ordonnent de dire ‘Je donne mon sang et mon esprit à Bachar’. C’est exactement ce que l’on nous demandait», raconte-t-il, impassible. Aujourd’hui, il est persuadé que la chute du régime changera la donne. «J’ai été en prison avec des Syriens qui ont désormais de grandes responsabilités au sein de l’Armée syrienne libre. Ils savent ce que c’est d’être torturé pendant des années.» Mais l’homme assure n’être jamais entré en contact avec l’opposition. «Je suis toujours surveillé.» I
*Prénom modifié

 

L’enfer des vivants
Lorsqu’il finit une phrase, Kamil Bawaridi sourit. Mais son sourire crispé ne dévoile jamais ses dents. Il tente de camoufler toute la souffrance qu’il renferme. Cet ancien détenu a passé six ans dans des prisons syriennes dont plusieurs mois à Tadmor. «L’enfer sur terre», dit-il. Libéré en 2000, cet ancien milicien chrétien a été accusé d’avoir collaboré avec Israël. A 52 ans, il vit dans une pièce exiguë du quartier pauvre de Nabaa, situé en bordure de Beyrouth. Dans ce réduit, images saintes et crucifix s’entremêlent aux fils électriques.
La prison de Tadmor, construite en plein désert, est particulièrement connue pour ses séances de torture, «une tous les quatre jours», selon Kamil Bawaridi. La plus barbare est peut-être celle du pneu. Le prisonnier a le corps coincé à l’intérieur afin qu’il ne puisse pas se débattre lorsqu’il reçoit des coups de bar de fer. Après chaque séance, il faut entre trois et quatre jours pour que la douleur deviennent supportable. «Au début, les mains et les jambes sont tellement gonflées qu’il est impossible de rester assis.»
A son arrivée, Kamil Bawaridi est placé trois mois en isolement mais un isolement vicieux où il partage une cellule de 4 m2 avec un autre détenu. En été, la température frôle les 50 degrés. «J’ai voulu mourir», confit-il. D’autant qu’à Tadmor les geôliers n’ont aucune pitié. Il y est interdit de regarder un soldat, de discuter entre détenus, de lire, de se promener ou d’apercevoir la lumière du jour. Les journées y sont interminables et la douleur omniprésente. «On nous obligeait à porter une montre, afin que l’on voit les heures défiler et que l’on n’oublie pas que l’on n’a plus de vie», se souvient l’homme.

A force d’être torturé, Kamil Bawaridi développe une hémorragie à l’organe sexuel. Les surveillants pensent alors qu’il a un cancer et l’autorisent à consulter un médecin. «On m’a mis un foulard sur la tête et on m’a allongé sur un matelas posé au sol. Le soldat a enlevé sa chaussure pour qu’elle me serve d’oreiller. Le médecin m’a tâté le ventre et m’a dit ‘Vous avez un cancer’», raconte Kamil Bawaridi. «Je savais que ce n’était pas logique mais j’y ai quand même cru. Dans ces conditions où la peur ne te quitte jamais, tu crois tout ce qu’on te dit», poursuit-il. Aujourd’hui, diabète, problèmes de dos et lésions psychologiques sont autant de fardeaux qu’il doit assumer seul.
A sa sortie, Kamil Bawaridi dort plusieurs jours dans la rue. Maison, famille et amis se sont envolés depuis longtemps. Il vivote grâce à des «connaissances» et s’enferme dans la solitude. Le gouvernement et sa famille politique se préoccupent peu de son état. «J’ai quitté une prison pour une autre un peu plus grande» pense-t-il.

Aujourd’hui, l’ancien milicien n’exprime aucun remord. Il se souvient des check points, de la ligne de démarcation, des armes, des femmes et de l’alcool avec nostalgie. «S’il fallait recommencer, je ne changerais rien.» La seule chose qu’il regrette, c’est de ne pas avoir soutenu l’occupant. «J’aurais aimé avoir l’honneur de collaborer avec Israël», lâche-t-il, toujours en souriant. fai

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