Dimanche, 19 mai 2013

Dignité bien ordonnée

LUNDI 27 AOûT 2012

ENTRE LES LIGNES

Antonio Hodgers, face à Darius Rochebin sur la RTS, invitait cet été les Genevois à ne pas donner de l’argent aux mendiants. La voix est douce, le regard évangélique et l’argument inattendu: l’aumône contrarie la dignité humaine – dont le mendiant, M. Hodgers est humaniste, est tout autant porteur que l’honnête travailleur. Je me sens concerné par l’invitation, puisque, genevois, j’appartiens au public-cible. Et puis voilà un homme gentil qui recommande un acte sévère. Alors je suis forcé de réfléchir.

Que veut nous dire M. Hodgers? D’abord qu’il ne faut pas refuser l’aumône pour des raisons externes liées à la propreté de nos rues, à la lutte contre les réseaux criminels ou à l’opposition prétendue entre charité et justice sociale. Il faut refuser pour le bien du mendiant. Si mon obole offense la dignité du mendiant, alors mon acte le prive d’un bien fondamental en niant son appartenance à la communauté des gens respectables. Le mendiant qui reçoit mes deux francs est donc ma victime. C’est pourquoi un homme gentil peut m’inviter à ne pas donner mes 2 francs: il m’exhorte à ne pas causer de tort à autrui. Si j’étais poète, je conclurais: «Sous la sévérité, l’amour.»

Mais je ne suis pas poète. Alors je creuse. Après tout, les mendiants demandent de l’argent. Quand on en donne, il semble donc qu’on contribue à la réalisation de leurs projets ou, plus modestement, à la satisfaction de leurs besoins. Et ce faisant, on obéit à Emmanuel Kant, inventeur de la conception moderne de la dignité, lorsqu’il affirmait dans sa Doctrine de la vertu (1795) qu’il y a deux devoirs fondamentaux: «la perfection de soi-même» et le «bonheur d’autrui». Certes, soutenait-il, tout être humain est porteur de dignité – à savoir d’une valeur morale inconditionnelle et non négociable qui commande le respect. C’est en quoi les gens ne sont pas des choses: ces dernières n’ont aucune dignité, seulement un prix. Mais le respect dû à la dignité humaine prend deux formes. Me respecter moi-même, cela réclame que j’œuvre à ma propre perfection – à la culture de mon autonomie et de mes capacités rationnelles. Respecter autrui, cela exige que je contribue à la réalisation des projets et des choix qu’il a fixés pour lui-même. A première vue, donc, je respecte la dignité du mendiant si je contribue à ses projets. Et lui donner de l’argent ne pose aucun problème.

Ah mais! pourrait protester M. Hodgers. La dignité repose sur l’autonomie. Or mendier, c’est une manière très peu autonome de gagner sa vie: on dépend de la bonté incertaine des passants de hasard. Donc en donnant de l’argent au mendiant, on l’encourage dans ses façons non autonomes. Ce faisant, on sape sa dignité. A cela, deux réponses se présentent. La première est syndicale: le travailleur honnête dépend bien souvent des caprices de son patron et de la conjoncture. Sur ce point, la différence avec le mendiant n’est pas évidente. La seconde est philosophique. Respecter ma dignité en cultivant ma perfection, c’est mon affaire – je suis seul à pouvoir faire le travail. Il est ainsi impossible de promouvoir la perfection d’autrui malgré lui. Kant en était convaincu: «La perfection dans un autre homme, en tant que personne, consiste précisément en ce qu’il est lui-même capable de se proposer certaines fins d’après ses propres idées sur le devoir, et il est contradictoire d’exiger de moi (...) que je fasse à l’égard d’autrui une chose dont il est seul capable.» L’invitation aimable de M. Hodgers échoue donc dans les sables sans pitié de la logique.

Mais peut-être Kant a-t-il tort ou Antonio Hodgers n’avait-il en tête rien de si atmosphérique. Peut-être pensait-il que mendier est une activité humiliante au sens ordinaire. Rien de kantien là-dedans; juste cette idée banale qu’il est nocif pour l’estime de soi d’aller quémander des faveurs. Jean Genet serait resté sceptique – lui qui était sensible, dans la mendicité, à «l’orgueil qu’il y faut pour se soutenir hors du mépris» et voyait là une «vertu virile». Mais admettons. Le remède de M. Hodgers semble alors aussi terrible que le mal. Vous vous humiliez pour me demander de l’argent? Eh bien moi je ne vous donnerai rien parce que je vous respecte. Cela ressemble un peu à cette rebuffade souvent opposée aux revendications des prostituées: «Vous demandez à pouvoir exercer sans subir de harcèlement policier et sans risquer l’amende ou la prison? Eh bien moi je refuse parce que je vous respecte. Votre métier est humiliant.» Grâce à quoi les prostituées ont droit à l’humiliation et au panier à salade. Si l’on écoute M. Hodgers, les mendiants auront droit à l’humiliation et au manque d’argent – au moins en attendant les lendemains qui chantent. Avec des amis comme ça, plus besoin d’ennemis.

S’il faut vraiment prendre au sérieux la dignité, occupons-nous de notre perfection plutôt que de celle d’autrui – en développant notre Bullshit Detector, comme disent les Américains, à savoir cette capacité rationnelle de détecter les arguments fumeux comme celui de M. Hodgers. Sans quoi notre autonomie n’est qu’un jouet pour les bonimenteurs. Quant aux mendiants, fichons-leur la paix. Car dignité bien ordonnée commence par soi-même.
 

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*Philosophe, auteur du Dilemme du soldat. Guerre juste et prohibition du meurtre et de Gare au gorille. Plaidoyer pour l’Etat de droit.

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