Berne finance un hôpital insurgé
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires

RÉVOLUTION SYRIENNE • Pour la première fois, la Suisse intervient directement en Syrie. Elle verse 55 000 dollars pour ouvrir une clinique d’urgence à l’intérieur du pays et venir en aide aux blessés.
Installé dans le fauteuil de son cabinet médical dans le quartier genevois de la Jonction, le docteur Tawfik Chamaa affiche la mine des grands jours. Il laisse même éclater sa joie. «C’est incroyable! La Confédération vient de nous libérer la somme de 55 000 dollars (53 000 francs suisses) pour financer l’ouverture d’un hôpital de campagne en Syrie.»
Huit lits, une capacité d’accueil de 30 patients, l’unité de soins sera mise sur pied par la section suisse de l’Union des organisations syriennes de secours médicaux (UOSSM). Le projet constitue déjà un succès, au vu des difficultés rencontrées par Tawfik Chamaa (membre fondateur de l’UOSSM) à convaincre Berne à se lancer dans l’humanitaire directement à l’intérieur de la Syrie. Interview de ce Syro-suisse, un médecin genevois au cœur de la révolution.
Pourquoi ce soutien de la Suisse est-il si important?
Tawfik Chamaa: Je suis tellement heureux. La Confédération a décidé d’accorder une aide directe à l’UOSSM. Le Département des affaires étrangères (DFAE) nous a écrit mercredi pour nous donner son accord afin de financer un hôpital de campagne à l’intérieur de la Syrie. Le DFAE va libérer la somme de 55 000 dollars pour fournir une assistance médicale dans les zones de combat. Pour la première fois, la Suisse soutient de façon concrète et sur le terrain la révolution syrienne.
Quand allez-vous recevoir les 55 000 dollars?
Le contrat avec Berne est signé, avec un cahier des charges précis et des conditions à respecter. Par exemple, l’UOSSM doit établir l’hôpital, financé par la Suisse, à l’intérieur de la Syrie. Malheureusement, je ne peux pas donner sa localisation par mesure de sécurité. La structure sanitaire, située dans une petite villa, sera opérationnelle d’ici à un mois dans une zone de combat jusque-là délaissée.
Avez-vous beaucoup bataillé avant de recevoir l’aide de Berne?
Cela fait des mois que l’UOSSM écrit au Conseil fédéral et au DFAE pour leur demander un appui financier et logistique pour nos opérations humanitaires et médicales. Sans résultats. Depuis quelques semaines, les gouvernements occidentaux ont commencé à changer d’attitude. Du coup, l’aide commence à nous parvenir timidement. Mais nous sentons la méfiance de certains pays donateurs. La situation en Syrie est grave. Il faut cesser de douter. Le régime de Bachar est prêt à massacrer toute la population et à raser toutes les villes pour rester au pouvoir.
A quoi ressemblera la première clinique «suisse» en Syrie?
Avec l’enveloppe du DFAE, nous comptons ouvrir un centre de secours d’urgence d’une capacité de huit lits. Il sera doté d’un bloc opératoire. Une équipe chirurgicale est déjà recrutée et fonctionnera 24 heures sur 24. Nous paierons toutes les charges: le matériel médical, les médicaments, les salaires des médecins, des infirmiers et des secouristes, ainsi que les moyens de communication et les passeurs clandestins qui acheminent l’aide à l’intérieur du pays à leurs risques et périls. L’UOSSM présentera toutes les factures au DFAE.
Vous avez reçu de l’argent cette fois-ci. Mais allez-vous demander à la Suisse de s’impliquer davantage en vous fournissant du matériel chirurgical de guerre ou en dépêchant des équipes sur place?
On espère que le Gouvernement suisse se mobilisera et nous offrira plus d’aide. Pour le moment, Médecins sans frontières (MSF) fait beaucoup plus que Berne et d’autres capitales occidentales. Il y a deux mois, l’UOSSM a aidé MSF à mettre en place un hôpital dans le nord de la Syrie, dans une zone contrôlée par les rebelles. Mais le principal obstacle pour le moment, c’est que Berne et d’autres capitales européennes disent qu’elles ont besoin d’un terrain neutre, une zone tampon pour pouvoir installer des hôpitaux militaires. Pour l’instant, cette zone tampon n’existe pas. Dans ces conditions, il est impossible d’installer un hôpital clandestin mené par des Suisses à l’intérieur de la Syrie. C’est un énorme risque sur le plan sécuritaire et diplomatique. Mais la Suisse nous a confirmé qu’elle s’engagerait avec des équipes sur place si la communauté internationale crée des couloires humanitaires. Aujourd’hui, Américains, Français et Turcs commencent à parler d’établir une zone d’exclusion aérienne et une zone tampon.
Qui assure la sécurité de vos hôpitaux en Syrie?
C’est l’Amée syrienne libre (ASL). Souvent, nos centres sont dotés d’équipements amovibles. Si notre clinique de fortune est repérée ou détruite, il faudra rapidement déménager. Le régime a déjà brûlé nos centres et tué des médecins. Dimanche dernier, notre équipe médicale a été exécutée par l’armée dans la région de Rif Dimashq. Si l’armée attrape les contrebandiers de médicaments, ils seront également tués sur le champ.
Votre unité de soin, financée par Berne, est-elle appelée à soigner civils et militaires?
Sa mission est d’opérer les blessés de guerre. Nous ne refuserons personne. Comme c’est le cas depuis des mois. On dispose pour le moment d’un grand nombre de centres de secours partout en Syrie. Mais je ne peux pas articuler de chiffres par mesure de précaution. Notre objectif est d’ouvrir 25 dispensaires supplémentaires. Parce que la demande explose. Et ce sont les civils qui sont les plus touchés par les bombardements à l’aveugle de l’aviation de Bachar al-Assad. Parmi eux, beaucoup de femmes et d’enfants. Sans nos hôpitaux clandestins, le bilan du conflit serait encore plus dramatique.
Rien que pour le mois d’août, 4000 personnes ont été tuées...
Depuis 17 mois, les violences ont fait plus de 25 000 morts. La situation humanitaire est catastrophique: deux millions de déplacés à l’intérieur du pays, des millions de Syriens qui ont perdu leur travail ainsi que leur sécurité sociale et sanitaire... Fini de tergiverser. Il faut que les Etats passent des paroles à l’acte. Je suis sûr que le peuple suisse comprend pourquoi la révolte syrienne a besoin de l’aide suisse pour pouvoir relever le défi de l’urgence sur place. I






