Mercredi, 19 juin 2013

Riot Grrrl, les origines d’une insurrection féministe

SAMEDI 25 AOûT 2012
Concert de soutien aux Pussy Riot, à la cathédrale St-Pierre à Genève, vendredi 24 août 2012. PBH

CONTESTATION • Le nom et la musique de Pussy Riot s’inspirent d’un mouvement punk féministe né aux Etats-Unis à la fin des années 1980. Retour sur la génèse de ce «Girl Power», alors que les mobilisations de soutien avec le groupe russe continuent de se multiplier dans le monde.  

Les mésaventures des Pussy Riot auront-elles le mérite de relancer le «Girl Power»? C’est la question que posait le Guardian en début de semaine, alors que se multipliaient à travers le monde les actions de protestation contre la condamnation des trois activistes russes. Des artistes de tous horizons (Sting, Björk, Peter Gabriel, Red Hot Chili Peppers, Peaches, Gogol Bordello) ont fait part de leur consternation. Madonna, en pleine tournée mondiale, a fait scander «Libérez Pussy Riot!» par des stades entiers.
Mais Madonna, femme d’affaires avisée et militante opportuniste, n’est pas la représentante la plus crédible du «Girl Power» – l’affirmation d’une féminité libérée. Pas plus que les Spice Girls, qui ont popularisé l’expression en la reprenant à leur compte. Pour trouver l’origine d’un féminisme artistique d’essence «punk», il faut remonter au mouvement Riot Grrrl: la déformation du mot «girl» est intentionnelle, mais la filiation saute aux yeux par l’emploi du mot «riot» (en anglais: émeute, insurrection).

«Marre d’être passives»
Les Riot Grrrls sont apparues aux Etats-Unis à la fin des années 1980, quand des filles actives sur la scène punk/alternative ont voulu s’en approprier les expressions (musique, textes, visuels, attitudes) sans chercher à ressembler aux garçons. «On en avait marre d’être les consommatrices passives d’une culture qui, à maints égards, reproduisait les mêmes schémas conformistes et sexistes que le reste de la société», explique une musicienne dans Grrrl Love and Revolution: Riot Grrrl NYC (2010), film d’Abby Moser qui documente la scène punk féministe new-yorkaise et qui a été montré au MoMA.
Les groupes emblématiques du mouvement se nomment Bikini Kill, Sleater-Kinney, Bratmobile ou Team Dresch. D’autres comme 7 Year Bitch, L7, Babes in Toyland et Hole – le groupe de Courtney Love –  ont été associées au «grunge», ce mélange de punk, de metal et d’esprit Riot qui a conquis la planète. Cet esprit se retrouve chez Kurt Cobain de Nirvana au moment d’écrire «Polly», chanson qui raconte l’enlèvement et le viol d’une fille du point de vue de l’abuseur.

Janis Joplin, Patti Smith et autres pionnières
Les Riot Grrrls se reconnaissent bien sûr des aînées. Par leur liberté et leur stature musicale, Janis Joplin, Patti Smith, Chrissie Hynde, Nina Hagen ou Siouxee Sioux ont ouvert la voie à l’expression de musiciennes féministes sans (auto)censure. Les New-Yorkaises Lydia Lunch – performeuse, chanteuse et auteure radicale – et Kim Gordon de Sonic Youth font figure de pionnière des Riot Grrrls. Tout comme The Slits («les fentes»), punkettes anglaises qui ont déboulé en 1976 dans les jambes des Sex Pistols et des Clash. Leur morceau emblématique, «Typical Girls», se moquait des filles qui se fondent bien sagement dans le rôle qu’on leur assigne.
Plus formaté, The Runaways, groupe de hard-rock-pop composé d’adolescentes américaines, a connu un bref mais fulgurant succès, jusqu’au Japon, de 1975 à 1979 – un «biopic» leur a été consacré en 2010, avec l’excellent Michael Shannon dans le rôle de leur diabolique imprésario Kim Fowley. Si la drogue et les rivalités ont dissout précocement The Runaways, les deux guitaristes, Lita Ford et Joan Jett, ont poursuivi des carrières solo. La Joan Jett de «I Love Rock’n’Roll» (son premier tube en solo, 1982) arpente toujours les scènes en pantalon de cuir, à 53 ans, face à un public jeune qui s’est approprié l’icône.

Appels à l’insurrection
Joan Jett a produit un disque de Bikini Kill, flairant là un groupe à part. Charisme, détermination et surtout de vraies bonnes chansons, appels contagieux à l’insurrection féminine. Bikini Kill est né en 1990 à Olympia, dans l’Etat de Washington, siège de l’influent label Kill Rock Stars et d’un groupe appelé Nirvana, qui commence alors à se faire un nom à l’échelon national – la scène indépendante nord-américaine est sur le point d’atteindre son apogée.
De plus en plus de groupes comptent des filles dans leurs rangs, mais Bikini Kill inverse la proportion: Kathleen Hanna (chant), Billy Karren (guitare), Kathi Wilcox (basse) et Tobi Vail (batterie) encouragent la présence féminine aux concerts en créant un carré filles exclusif devant la scène. Les textes abordent le viol, l’inceste, la misogynie et l’aliénation, mais aussi la confiance en soi et une sexualité insoumise.
Premier jalon d’une trop courte discographie, Pussy Whipped (1994), est une perle de punk-rock brut et vitriolique. Sur le plus pop «Rebel Girl», Hanna décrit sa fascination pour la «reine du quartier», taxée de «gouine» par les mecs mais qui s’en moque: «C’est mon âme sœur! Son déhanchement annonce la révolution!» Bikini Kill cesse ses activités en 1998 et Kathleen Hanna forme Le Tigre, trio qui surfe sur la vague «electro-clash» et revigore l’esprit punk en l’attirant sur le dancefloor. Le Tigre, Chicks on Speed, Peaches ou Gossip ont produit la bande-son de communautés LGBT et «queer», en dignes héritières des Riot Grrrls. Active et régulièrement interviewée sur des sujets politiques ou sociaux (avortement, couverture sociale, liberté d’expression), Kathleen Hanna chante désormais dans le groupe The Julie Ruin.

En lien avec cet article: 

Quand les Pussy Riot surpassent leur maître Voïna

Vu de Moscou, le bruit assourdissant déclenché par le procès des Pussy Riot à l’international surprend, juste un peu. Effet de mode ou prise de conscience réelle que «trop c’est trop»? En Russie, une grande partie de la population était favorable à une condamnation, mais pas à deux ans de prison. La sentence choque ou étonne les Russes, c’est selon, presque autant que ...
 

«Nous sommes toutes des Pussy Riot»

Dans un message vidéo posté il y a quelques mois sur son blog, Kathleen Hanna, ancienne leader du groupe Bikini Kill (en photo ci-contre, lire aussi ci-dessus), alertait ses fans sur le cas des Pussy Riot. «Ces filles créatives et géniales, qui seraient nos amies si elles vivaient ici, sont en prison, c’est absurde!» Depuis, on connaît la peine dont ont écopé Ekaterina Samousevitch, Maria Alekhina et Nadejda Tolokonnikova. Interviewée par le site Pitchfork, Kathleen Hanna se dit «très en colère» et en même temps convaincue que de nouvelles formes de contestation féministe vont naître et s’en inspirer. Elle espère partir un jour en tournée avec les Pussy Riot. Pour l’heure, dit-elle, une idée pourrait être de multiplier les Pussy Riot à travers le monde, ou de se rendre en masse en Russie pour protester à la manière du mouvement «Occupy».
A Genève, The Chikitas et leur grunge-punk déjanté sont les dignes représentantes de l’esprit Riot Grrrl. Le duo se compose de la batteuse-chanteuse Saskia Fuertes et de la guitariste-chanteuse Lynn Maring. «Les Pussy Riot sont admirables et exemplaires, confie Lynn. En critiquant avec humour la situation politique, notamment le soutien de l’Eglise orthodoxe au président Poutine, elles mettent le système devant les faits. Elles sont les porte-parole d’une génération exclue, notamment au niveau de la liberté d’expression. La réaction du monde entier quant à leur captivité est positive. On espère qu’elles seront libérées sous peu.» The Chikitas suivent l’affaire de près, se disant «indirectement liées à elles. Nous faisons passer dans nos chansons des envies de révolution, un ras-le-bol de la situation du monde au niveau économique, écologique, politique... Contrairement aux Pussy Riot, nous avons la chance d’habiter un pays où il fait plutôt bon vivre, même si tout n’est pas idéal. Nous sommes en tout cas fières de ces trois belles jeunes femmes avec qui nous adorerions faire une tournée un jour. Vivement qu’elles sortent, qu’on leur file rencard!»
Même enthousiasme mais plus de mesure du côté de l’association alémanique Helvetiarockt, qui promeut les femmes dans les métiers de la musique en Suisse. «Les thèmes féministes sont très importants pour nous, explique Regula Frei, musicienne bernoise et membre du comité de Helvetiarockt. Mais nous sommes en Suisse et nous nous battons avec des moyens plus subtils. Nos modestes ressources vont en priorité aux besoins des musiciennes suisses, mais si nous pouvons nous engager concrètement pour les Pussy Riot, nous le ferons.» RMR

Cet hiver, Helvetiarockt organise un débat à la Reitschule sur la place des femmes dans les métiers de la musique en Suisse, à l’occasion de la campagne annuelle «16 €jours contre les violences faites aux femmes». www.helvetiarockt.ch, www.cfd-ch.org (CFD – l’ONG féministe pour la paix, Berne).

Manifester ou célébrer, faut-il choisir?

«Condamnées à deux ans de camp»: la dureté de la peine infligée aux Pussy Riot a provoqué une nouvelle vague de manifestations internationales, dont plusieurs dans des églises. Car c’est dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou que les punkettes avaient entonné leur «prière» réclamant le départ de Vladimir Poutine. Dimanche, trois personnes déboulaient ainsi en pleine messe dominicale à la cathédrale de Cologne. Lundi, une dizaine d’artistes et militants ont fait de même au Grossmünster de Zurich, déroulant du haut de la tour l’affiche «Free Pussy Riot! Fuck Putin now!» Hier, une action éclair avait lieu à Saint-Pierre, à Genève. Au fait, que pensent les autorités ecclésiastiques de cet usage de l’église?
Pour le doyen de la cathédrale de Cologne, quoiqu’il juge «légitime et certainement approprié» de manifester publiquement contre la condamnation des Pussy Riot, la réponse est claire: «La liberté de manifestation n’est pas au-dessus de la liberté de culte et du respect des sentiments religieux des participants à la liturgie.» Robert Heine portera donc plainte contre celui et celles qui ont troublé la messe.

A Zurich, les autorités de l’église sont plus détendues, l’action n’a d’ailleurs pas eu lieu durant un service religieux. «A priori, nous ne porterons pas plainte, avance le président du Grossmünster. C’est lors du prochain comité, prévu en septembre, que la décision définitive tombera – pas question donc de convoquer de séance extraordinaire. Les actions ne sont pas rares à la cathédrale zurichoise. «Nous ne sommes pas très enclins à porter plainte.»
Lorsque l’Eglise avait été occupée par des sans-papiers, par exemple, «nous n’avions évidemment pas porté plainte», précise Regine Helbling, historienne de l’art rattachée à l’institution, qui se trouvait sur place lors de la manifestation de lundi. «Nous l’avons fait lorsque des déprédations ou des atteintes aux personnes ont été constatées, ce qui n’a pas été le cas ici.» Manifester dans une église ne pose donc pas de problèmes particuliers? «C’est au cas par cas que nous tranchons, répond le Grossmünster, mais il est certain que l’Eglise réformée entretient un rapport assez détendu avec l’église en tant qu’espace ou bâtiment.»

La manifestation de lundi n’avait pas non plus de dimension politique: «Les militants n’ont choisi la cathédrale que pour rappeler l’action des Pussy Riot», souligne Regine Helbling, non pour thématiser les liens entre l’Eglise réformée et le pouvoir suisse. L’Eglise orthodoxe, elle, a été clairement mise en cause par l’action des Pussy Riot pour sa proximité avec l’Etat russe – et critiquée par la suite pour la sévérité exprimée en son sein contre une action de hooliganisme jugée «pire qu’un crime». «Il s’agissait aussi de montrer, comme ils me l’ont dit, qu’une telle action ne débouche pas sur deux ans d’internement, en Suisse.» Déposer plainte pourrait d’ailleurs apporter de l’eau au moulin de la condamnation prononcée le 17 août, ce dont le Grossmünster se garderait bien. Le président précise toutefois qu’il ne leur appartient pas de critiquer l’Eglise orthodoxe ni d’autres communautés religieuses, d’ailleurs.
L’évêque de Kassel, lui, a franchi ce pas, déclarant que selon lui «l’Eglise orthodoxe russe devrait réviser sa relation avec l’Etat russe et son président Vladimir Poutine»; de son côté, «cette Eglise considère volontiers ses pairs évangéliques comme sécularisés et trop libéraux», note Martin Hein, également membre du comité central du Conseil œcuménique des Eglises (COE). DOMINIQUE HARTMANN

Mini-concert de soutien à la cathédrale Saint-Pierre

Une action a eu lieu hier à Genève, à la cathédrale Saint-Pierre en soutien aux Pussy Riot. Organisée par des milieux alternatifs sur le modèle d’un happening similaire qui a eu lieu à Zurich, l’action a duré une dizaine de minutes. Rythmée par une guitare punk, un chant minimaliste a égrené une prière exhortant «Marie mère de Dieu» à nous délivrer tour à tour de Poutine, d’Evelyne Widmer-Schlumpf et des Schtroumpfs. Et surtout à libérer les Pussy Riot. Pour blasphématoire qu’elle se voulait, l’action a été plutôt bien accueillie par les touristes présents à la cathédrale, qui ont applaudi la performance. La police n’est pas intervenue. PBH 

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