Pas de planète de rechange
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires

FIN DU MONDE (VIII et fin) Plutôt que d’annoncer le pire, les économistes contestataires préfèrent évoquer un autre monde possible. Dans la famille de l’écologie politique, en revanche, la fin de l’espèce humaine n’est pas un sujet tabou.
Apocalypse ou millénarisme? Pour clore cette série sur la fin du monde, Le Courrier s’est mis en tête de solliciter un économiste de gauche. Las, ou plutôt bonne nouvelle, la plupart des contestataires de l’ordre établi n’ont pas de discours catastrophiste. Ils plaident plutôt pour d’autres rapports sociaux, car l’économie relève d’abord de cette catégorie. En clair: le but de l’exercice est plutôt d’imaginer un autre monde possible, pour reprendre le slogan du Forum social de Porto Alegre, plutôt que de désespérer Billancourt.
En revanche, la gauche radicale a souvent lorgné vers le millénarisme. A commencer par Friedrich Engels qui a consacré tout un ouvrage en 1850 aux Guerres Paysannes. Ces dernières, qui se sont déroulées au début du XVIe siècle (1524-1526) dans le sud de l’Allemagne, en Autriche et en Suisse, ont une forte connotation millénariste.
Thomas Münzer, le prêtre anabaptiste qui a conduit cette Jacquerie, inscrivit celle-ci dans un courant de pensée hérétique. A savoir que le règne de 1000 ans avant le Jugement dernier devait être lu comme un refus de se réfugier dans l’au-delà. C’est ici bas qu’il fallait agir pour hâter la venu du Christ. Le paradis, c’était sur terre qu’il fallait l’instaurer. Une figure qui a également intéressé le philosophe marxiste hétérodoxe proche de l’Ecole de Francfort, Ernst Bloch. Ou, plus proche de nous, Maurice Pianzola, ancien conservateur au Musée d’art et d’histoire de Genève, qui a consacré deux ouvrages à cette période en montrant qu’un Albrecht Dürer avait été très ému par cette épopée au point d’imaginer un monument retraçant la souffrance des paysans insurgés. Ces courants de pensée mystique restent chrétiens. Mais ils étaient mal vu par l’Eglise. Pour contestataire qu’il fût sur le plan religieux, Martin Luther voyait dans les révoltes paysannes une abomination.
FASCINATION ET INQUIETUDES
On comprend que cette contestation de l’ordre établi – l’élan révolutionnaire – ait pu fasciner. Et inquiéter. Les révolutionnaires russes attaqués de tous côtés savaient ce qu’il leur en coûterait en cas de défaite: un tiers des 300 000 paysans insurgés ont été massacrés dans des conditions effroyable. Et, en 1917, la Commune de Paris et ses fusillés du Mur des Fédérés étaient encore une réalité très présente.
Le millénarisme – vu en tant que pré-marxisme – va aussi inspirer les révoltés des années soixante. Membre de l’Internationale situationniste, le Belge Raoul Vaneigem a été fasciné par l’ouvrage du britannique Norman Cohn. Grand spécialiste de l’extermination des sorcières en Europe, ce dernier a aussi consacré des années à documenter les hérésies chrétiennes dans un ouvrage passionnant publié en 1957: Les Fanatiques de l’Apocalypse (qui vient d’être réédité chez Aden).
Raoul Vaneigem deviendra même suffisamment expert pour consacrer plusieurs ouvrages à la question. Dont des entrées dans l’Encyclopédie Universalis, un «Que Sais-Je» sur les hérésies, et un livre sur Le Mouvement du libre-esprit, un mouvement hérétique du IXe siècle qui prônait la pauvreté, mais aussi l’amour libre. Pas étonnant que Michel Onfray dans sa Contre-Histoire de la philosophie s’y réfère également.
ANTIHUMANISTE?
Dans une approche plus artistique, l’Etasunien Greil Marcus – musicologue averti mais passablement déjanté – a également puisé dans ce courant pour son ouvrage le plus connu, Lipstick Traces. Une histoire secrète du vingtième siècle (1989). Un livre fascinant qui pose l’hypothèse qu’à certains moments, certaines personnes – des artistes – sont comme possédées et dépassées par leur message. C’est le cas du Cabaret Voltaire, ancêtre du mouvement Dada, ou des acteurs du situationnisme, Guy Debord en tête, dont l’aventure est évoqué avec beaucoup de précision, mais aussi de John Lydon, alias Johnny Rotten, chanteur des Sex Pistols. Pour Greil Marcus, lorsque dans «Anarchy in the UK» Rotten hurle «I’m an Antichrist», c’est bien au premier degré qu’il faut le prendre. Pendant deux ans, il a été habité par son personnage et n’était rien d’autre qu’une réincarnation de Jean de Leyde, prêcheur anabaptiste qui en 1534 fit brièvement de la cité de Münster une sorte de communauté sans argent, ni propriété privée, avant que la couronne d’Espagne y mit bon ordre, c’est-à-dire exterminât tout ce beau monde.
Le discours catastrophiste est encore présent dans l’écologie politique. Sur le plan du discours tout d’abord – le reproche est quotidien – puisqu’on accuse ces milieux d’exagérer les risques pour mieux faire passer leur projet. Ce qui est de bonne guerre. Mais aussi de manière plus marginale, au niveau philosophique. Le philosophe norvégien Arne Næss, décédé en 2009, en est le représentant le plus connu. Ce courant de pensée, très divers et pouvant aller jusqu’au New Age inscrit l’homme dans la biosphère au même titre que toutes les autres espèces, sans hiérarchie. D’où l’accusation d’antihumanisme, parfois pertinente dans la mesure où, dans certains discours extrémistes – par exemple sur le sida –, on aboutit à des raisonnement spécieux qui ne voient pas d’inconvénient à sacrifier des pans entiers de l’humanité au nom de la survie de la biosphère.
Or ces critiques, pour fondée qu’elles soient, permettent d’esquiver les discours, nettement plus humanistes ceux-là, des Cassandre qui tirent la sonnette d’alarme sans tomber dans ces travers. A l’image d’une figure de l’écologie politique française, Philipe Lebreton (lire ci-dessous), qui vient de publier un volumineux ouvrage sur la question de la survie de nos sociétés, voire de l’espèce humaine. En l’occurrence, ce n’est pas gagné.
Le futur est-il notre avenir?
Ingénieur chimiste de formation, Philippe Lebreton est titulaire de trois doctorats, en physique, chimie et sciences naturelles. Il est l’une des figures fondatrices de l’écologie politique française – il a été élu au Conseil général de la région Rhône Alpes et a même été candidat à la candidature à la présidentielle en 1981. Sous le pseudonyme de professeur Mollo Mollo, il a contribué au journal La Gueule Ouverte, qui a également joué un rôle précurseur dans ce domaine.
Il vient de publier Le Futur a-t-il un avenir? – «mon testament», ironise cet octogénaire –, qui plaide pour une nouvelle politique à même d’assurer la survie de l’humanité. Un ouvrage volumineux, parfois savant, mais abordable pour le profane. Entretien avec ce scientifique pour qui une extinction de l’espèce humaine ou, en tous les cas, un effondrement de la civilisation occidentale, n’est pas à exclure.
Vous posez une question pessimiste: le futur a-t-il un avenir? Ce dernier est-il vraiment aussi compromis?
Philippe Lebreton: Je suis très pessimiste, en effet. Mais j’aurais pu l’être encore davantage. J’ai hésité à être plus affirmatif dans mon titre. Mon pessimisme est toutefois relatif: je ne suis pas inquiet pour la nature. Celle-ci sera toujours plus forte et survivra. En revanche, l’humain pourrait bien ne pas résister à la sixième grande extinction du règne animal. En fin de compte, nous représentons une sorte de parenthèse de 50 000 ans sur 3,5 milliards d’années de vie sur Terre. On verrait alors qui prend le dessus. S’il s’agit d’une catastrophe de type atomique, ce seront sans doute les insectes, qui résistent bien mieux que nous aux radiations.
En cas d’effondrement de nos sociétés technologiques, sans aller aussi loin qu’une disparition de l’homme, d’autres hypothèses sont-elles envisageables?
– On peut imaginer que d’autres sociétés prendront la relève du monde occidental. Actuellement, la Chine et l’Inde sont en train d’émerger. Mais cela signifie simplement qu’elles sont aussi fragiles que nous: elles n’ont qu’une envie, imiter notre mode de vie qui n’est pas en adéquation avec les ressources de la planète. Peut-être que des sociétés rurales survivront en Amérique latine, voire en Afrique, encore que le poids du discours nataliste véhiculé par la religion constitue un sacré handicap.
Mais il s’agirait de sociétés plus traditionnelles.
– Oui, nous avons quitté trop vite la société rurale. Il faut revenir à une certaine forme d’autarcie, notamment vivrière. Il n’est pas envisageable de piller comme nous le faisons les ressources du tiers-monde. Nous importons par exemple massivement du café du Kenya et lui vendons nos surplus agricoles. Tout cela ne peut pas fonctionner.
Pourquoi tenez-vous un discours si sévère sur la démographie?
– Parce que nous n’avons plus le temps. la situation évolue certes de manière plus positive que ne le prévoyaient alors les projections démographiques du début des années 1960. Mais il aurait fallu limiter drastiquement les naissances à ce moment, et nous ne l’avons pas fait.
Le problème est qu’il y a de très fortes inerties dans le domaine de la démographie. Cela se voit dans un pays comme la Chine, qui a mené une politique très volontariste en la matière. Les femmes qui ont trente ans aujourd’hui vont avoir un ou deux enfants, cela va inexorablement augmenter la population globale de cet immense pays. Il faut trente ans pour qu’une telle politique porte ses fruits; or, à l’échelle de la planète, en terme d’empreinte écologique ou face à des effets de serre, nous n’avons plus un tel délai à disposition.
La situation devient explosive dans de nombreux pays. A mon avis, on a ainsi insuffisamment pris en compte le facteur démographique dans le cadre du génocide du Rwanda. Or ce pays avait une densité de population comparable à la Belgique, qui est déjà densément peuplée. Ce genre d’explosions guette.
On dit souvent, et vous le relevez, que l’éducation est le meilleur des contraceptifs.
– Oui, cela se vérifie. Mais à nouveau, toute la question est dans les délais. Nous mettons aujourd’hui en œuvre des politiques plus volontaristes – les Nations unies se laissent ainsi moins marcher sur le ventre par les lobbies natalistes des grandes religions monothéistes, car elles se rendent compte du problème –, mais il aurait fallu agir dès les années 1970.
Pour vous, 1974 a été à la fois un point de rupture et une occasion manquée.
– En effet, à la fin des Trente Glorieuses, après la guerre du Kippour et le choc pétrolier, l’économie mondiale est entrée en crise. Mais on n’a alors pas osé se poser les vraies questions. Aux Trente Glorieuses ont succédé les Trente Insoucieuses. Voire les Trente Calamiteuses. On n’a commencé à poser les bonnes questions qu’à partir de l’an 2000. Or là, il est vrai que je suis pessimiste. Nous sommes confrontés à l’effet de serre et au réchauffement climatique. Hier, en sortant de chez moi, en pleine canicule – qui devrait tout de même nous interpeller –, je vois une personne sortie acheter du pain et qui laisse tourner le moteur de sa voiture. Pour moi, l’image était saisissante et, avouons-le, un peu désespérante.
La question environnementale est devenue centrale dans le débat politique. En soit, c’est un point positif.
– La question est bien la suivante: «que demande le peuple?» Après la crise pétrolière de 1974, la France a refusé de se la poser en développant, hors de tout débat démocratique, le programme nucléaire censé pallier la pénurie pétrolière. Cela s’est fait au-delà du clivage gauche droite. La CGT a poussé dans ce sens au nom des intérêts de la classe ouvrière et de tous ceux qui n’avaient pas encore bénéficié des retombées des Trente Glorieuses.
Sommes-nous aujourd’hui davantage en mesure de nous poser les bonnes questions? J’en doute. La jeune génération est née dans une voiture et a grandi sur le siège arrière des automobiles. Il va lui être plus difficile de s’imaginer dans un autre rapport à la vie quotidienne.
Quel est l’intérêt des mécanismes régulateurs de l’économie libérale, comme les écotaxes?
– Cela ne permet pas de réorienter fondamentalement nos modes de consommation. Vous pouvez effectivement imaginer de faire passer le litre d’essence à 5 euros. Mais vous provoquerez une explosion sociale.
Les révolutions arabes ne donnent-elles pas un signe d’espoir? Celui d’une intelligence politique collective?
– Oui et non. Je pensais que le vote serait favorable à la société civile et que les islamistes resteraient en retrait, pour laisser ces forces s’épuiser sur la situation économique et venir ensuite rafler la mise. Mais ce n’est pas ce qui s’est produit En Egypte, les islamistes vont devoir apporter des réponses concrètes à la misère des gens. Or c’est impossible. Leur politique – qui s’apparentait à notre Secours catholique – va décevoir. Ils ne peuvent pas apporter du travail et du pain aux masses. La crise sociale est inévitable.
Vous vous placez en porte-à-faux avec la notion de progrès, sans toutefois être technophobe.
– J’ai une formation d’ingénieur, je serais mal placé. Faire une découverte scientifique est quelque chose d’exaltant, qui peut se comparer à la création artistique. Mais nos sociétés sont incapables d’orienter leurs choix technologiques selon des notions de bien commun. Je n’ai pas de réponses à ce sujet. Je ne fais que constater.
La France avait abandonné le programme de surgénération (Superphénix). Aujourd’hui, on le voit revenir avec le programme dit «Astrid». S’agit-il une logique inéluctable – le système industriel impose-t-il ces filières – ou est-on en face d’une exception française?
– Nous sommes à mon avis en face d’une exception française et non d’une logique profonde. La France est très bonne pour produire ce genre de projets savants et très complexes. Cela fait partie de notre fierté nationale, nous avons un côté cocorico. L’autre exemple est le Concorde, qui était une absurdité technique. Même les Américains avaient renoncé aux longs courriers supersoniques. Il est ahurissant de savoir qu’en France, il existe au moins un bureau qui continue de plancher sur cette technique. Pour le nucléaire, nous sommes confrontés à la même approche: sauf que pour l’EPR (troisième génération de réacteurs), l’échec est en train de devenir évident. Il s’agit d’un engin très sophistiqué. Or il y aura toujours une filière coréenne bien plus sûre et deux fois moins chère. Et il en sera de même pour la filière à neutrons rapides.
Vous n’éludez pas la question sociale.
– Je publie dans cet ouvrage un tableau qui montre que depuis Louis XIV, le rapport entre actifs et inactifs – les personnes âgées et les enfants – reste en gros le même: 48% contre 52%. On n’échappe pas à la question sociale et au partage des richesses. Pour moi, la politique de Nicolas Sarkozy reste une énigme: il était possible d’effectuer des heures supplémentaires avant sa venue au pouvoir. Il a décidé non seulement de les défiscaliser, mais en plus de les exonérer de charges sociales. C’est une manière de creuser le trou de la Sécu. La seule explication est que, pour ces forces politiques, il faut aider ceux qui aiment travailler et laisser tomber ceux qui n’ont pas eu de chance en réduisant toujours plus le filet social. Une politique qui mène dans une impasse.
Par rapport à l’inertie de nos sociétés, tout se joue-t-il au niveau individuel, chacun étant amené à s’imposer un comportement plus frugal, ou faut-il viser l’institutionnel?
– Les deux sont nécessaires. C’est la seule chance de s’en sortir. Si on veut tout résoudre au niveau de son potager, cela ne suffira pas. Nous avons en France, une association appelée Kokopeli qui distribue des graines de légumes rares. Elle vient d’être condamnée par la Cour européenne de justice qui a cédé au lobby des gros céréaliers. Or elle fait un travail indispensable. Inversement, le brevetage du vivant par ces multinationales est une absurdité. Si on essaie de tout régler au niveau local, par exemple en achetant ses légumes au marché, on perdra devant ces gros lobbies qui ne sont nullement menacés par ces comportements. PROPOS RECUEILLIS PAR PBH
Ecouter.
Ivo Rens, professeur honoraire de l’université de Genève, présente le travail de Philippe Lebreton sur Radio Zone. Podcast: www.radiozones.com/in-folio.php
Lire.
Philippe Lebreton, Le Futur a-t-il un avenir?,Ed. Le Sang de la Terre Médial, coédition par la Fondation Biosphère et Société, Paris, 2012.
Raoul Vaneigem, Les Hérésies, Paris, PUF, 1994.
Greil Marcus, Lipstick Traces. Une histoire secrète du 20e siècle, Ed. Allia, 1998.
Maurice Pianzola, Thomas Münzer, Ed. Ludd, 1993 et Peintres et vilains. Les artistes de la Renaissance et la grande guerre des paysans de 1525, réédité aux Presses du Réel en 1993.
Ernst Bloch, Thomas Münzer, théologien de la révolution, Ed. Les Prairies Ordinaires, réédité en 2012.
Norman Cohn, Les Fanatiques de l’Apocalypse. Courants millénaristes révolutionnaires du XIe au XVIe siècle, réédité aux Ed Aden en 2012.





